plongée sur une épave reconstituée dans les calanques de Cassis © Francis Le Guen

Archéologie subaquatique : plongée entre flics et voyous

Dans la caverne d’Ali Baba

On se croirait au sous-sol d’un grand magasin de jardinerie : le long des allées, des centaines, des milliers de poteries sont disposées sur des palettes et jusqu’au plafond. Sauf que ces cruches, ces potiches ont une valeur inestimable ; grecques, étrusques, italiques, puniques : nous sommes dans la caverne d’Ali Baba où est stockée une grande partie des trésors découverts sous la Méditerranée, le dépôt d’Aix Les Milles…

Le dépôt d'Aix Les Milles © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

Florence Richez est la maîtresse des lieux. Petite femme rousse et mobile, droite dans ses baskets, elle me conduit dans les allées en cornières et commente avec passion :

– Ici sont entreposés près de 25 000 objets, soigneusement répertoriés. C’est en quelque sorte une gare de triage en attendant que les musées les exposent. Malheureusement, ces derniers ne choisissent souvent que les plus belles pièces. Et les fonds manquent souvent…

Elle attrape un plat sombre et scintillant, à même une caisse :

– L’archéologie c’est une véritable enquête policière, vous savez ? Ceci provient de l’épave de Grand Ribaud F à Hyères qui a été découverte à moins 60 mètres par Delauze. Nous avons pu prouver qu’elle venait d’Etrurie, cette région d’Italie ayant donné lieu à l’exceptionnelle civilisation des étrusques (5e siècle avant J-C). Le bateau était chargé d’amphores étrusques mais aussi massaliettes (fabriquées à Marseille). On les reconnait à la présence de particules de mica qui brillent, vous voyez ? Mais qui était l’armateur de ce bateau ? Un Etrusque ou un Marseillais ? Pour l’instant, le mystère demeure…

Les équipes du DRASSM s'emploient à enregistrer chacune des pièces qui arrivent au dépôt d'Aix Les Milles © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

Les amphores servaient principalement au transport de l’huile d’olive, du garum, une saumure de poisson dont les romains étaient très friands, des fruits secs et du vin. Il est sûr que le goût du vin de l’époque n’avait rien à voir avec celui d’aujourd’hui… Les amphores à col étroit étaient enduites à l’intérieur de poix, un mélange de résines de pins et qui donna le fameux vin «retzina» qu’on peut boire encore aujourd’hui au pied du Parthénon. D’ailleurs, sur l’épave de Giens, on a retrouvé des amphores qui contenaient encore une bouillie noirâtre, reste du vin qu’elle contenait. Un vin vieux d’au moins… 2 500 ans !

Mais ce récipient pourtant largement répandu n’était pas très pratique : certaines amphores pesaient 23 kilos pour une contenance de seulement 22 litres. Sans parler de leur fond conique ou pointu qui permet de s’interroger sur leur mode de stockage : pas moyen de les faire tenir debout, à moins de les piquer dans le sable ! Ce sont les gaulois qui inventèrent les petites amphores à fond plat. Ce gâchis d’espace à conduit à la généralisation des dolia, d’énormes jarres sphériques en terre cuite contenant elles des centaines de litres. Les morceaux étaient cuits séparément et reliés par des agrafes en plomb, l’étanchéité assurée par une solide couche de poix. Elles restaient le plus souvent à bord des bateaux d’où elles étaient transvasées à quai, sans doute par siphonnage.

Illustration du dépôt d'amphores d'Aix Les Milles © Antoine Bugeon / OCEAN71 Magazine

Statues, colonnes, pierres brutes, jas d’ancres : nous arrivons devant un amas de bloc métalliques. Quantité de lingots de plomb estampillés par les producteurs espagnols.

– Le plomb ! Voilà peut-être la cause de la « décadence de Rome, » reprend Florence.

Ce métal, facile à travailler au marteau, était abondamment utilisé dans l’empire romain pour faire des canalisations d’eau par exemple. Certains pensent que la folie de Néron et autre Caligula était due à la présence de plomb dans l’eau de boisson, ce qui provoque le saturnisme, une intoxication du système nerveux, particulièrement grave chez les très jeunes.

C’est aussi à Aix Les Milles que sont entreposées les saisies opérées par les douanes. Il y en a à perte de vue… Je remarque alors sur les étiquettes calligraphiées à l’encre et encore cachetées « à l’ancienne » à la cire rouge, beaucoup de noms très connus dans le monde de la plongée, des affaires et de la politique ! Florence sourit :

– Oui, il faudra que vous pensiez à flouter les noms propres : beaucoup d’affaires sont encore en attente de jugement…

La toute dernière instruction concernait le pillage de l’épave de la Jeanne Elisabeth, un navire espagnol échoué en 1755 au large de Palavas-Les-Flots dans l’Hérault. A la suite de plusieurs mois d’investigations judiciaires menées dans le cadre d’une commission rogatoire délivrée par un juge d’instruction du Tribunal de grande instance de Montpellier, les agents du service national de douane judiciaire (SNDJ) ont procédé en 2007 à l’arrestation de huit personnes. Des plongeurs, une responsable archéologique régionale de la FFESSM (Fédération Française d’Etudes et de Sports Sous-Marins) et un mareyeur. Les perquisitions ont permis de saisir un grand nombre d’objets : 300 pièces antiques gallo-romaines et étrusques de grande valeur, deux canons, des revolvers et des fusils, 200 monnaies en argent, 270 000 euros en liquide, ainsi que 18 000 piastres (540 kg !), des pièces de monnaie anciennes qui avaient été revendues sur le marché parallèle pour un montant de 300 000 euros à des antiquaires et des numismates dont certains sont en fuite.

Quelques unes des nombreuses amphores retrouvées chez des particuliers © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

On a retrouvé en tout chez eux plus de 3 000 objets archéologiques de toute provenance. Un véritable réseau de revente très organisé avec des ramifications un peu partout est en cours d’expertise. Cinq plongeurs et receleurs ont été mis en examen par le juge d’instruction de Montpellier pour « dégradation de biens provenant d’une fouille archéologique commise en réunion » et plusieurs infractions au code des douanes et au code du patrimoine. Ils encourent une peine d’au moins cinq ans d’emprisonnement pour ces faits…

– D’autres affaires en cours ?

– Ça, il faudra le demander à Michel l’Hour…

Enlèvement demandé

Par 250 mètres de fond, un chalut creuse une profonde ornière dans le sédiment et racle tout. Sur son chemin, une épave antique est instantanément disloquée, pulvérisée. Ne resteront que quelques tessons de poterie pris dans le filet et, tout à l’heure, promptement rejetés à la mer…

Le soleil descend lentement derrière les îles du Frioul, embrasant l’horizon. Je contemple un moment l’astre plonger dans la mer aux trésors, frissonnante à cette heure, d’or liquide. Cette nuit, je ferais un drôle de rêve…
Qui commence par un coup de téléphone en numéro masqué me donnant rendez- vous… Peut être était-ce à Fréjus, à Menton, à Marseille ? Je ne me souviens plus très bien : les rêves s’effilochent si vite…

Illustration de l'enquête de Francis Le Guen pour OCEAN71 Magzine © Antoine Bugeon / OCEAN71 Magazine

Toujours est-il que je me retrouve sur un assez grand bateau. Et sous une bâche, des caisses. Pleines de poteries campaniennes bien rangées ! Superbes, certes, mais me prendrait-on pour un jobard ? On m’a parlé d’objets étrusques…!
 On y va, me répond-t-on. Mais pas de photos ! On me demande d’ailleurs de déposer mon sac et mon téléphone, à l’écart… Et d’accepter d’être masqué. C’est semble-t-il la règle pour tous les acheteurs !

Me voilà donc bientôt avec un sac opaque sur la tête, scotché au cou, et pour tout dire, pas fier : c’est quoi ce mauvais film ? Pendant le trajet en bateau vers Dieu sait où, j’ai le mal de mer et manque de vomir dans le sac. Je suis ensuite conduit à l’arrière de ce qui me semble être un véhicule utilitaire. Virages bord sur bord, route assez cahoteuse. Introspection…

Les portes s’ouvrent. Une jolie villa, isolée dans la garrigue. Trois hommes. Une dizaine d’amphores adossées au mur. Et l’on me dévoile enfin une rareté : une aiguière en bronze à l’anse ouvragée en forme de corps d’enfant. Je n’ai jamais vu une telle pièce. Et apparemment il y en a encore beaucoup du même genre dans cette épave qui git à 82 mètres de profondeur…

Mais, comme je fais mine de vouloir photographier à l’iphone, je sens une main sur mon épaule :

– Pas ici !

Mes contacts commencent à s’énerver un peu, parlementent à l’écart… L’un des trois m’a l’air vraiment agité. Enfin, le «négociateur» se rapproche et me donne quelques informations dans le genre «à prendre ou à laisser !». Et aussi quelques recommandations appuyées de «discrétion». Quant à l’objet, mise à prix : 40 000 €.

Bien. Je vais réfléchir…!

L’homme aux 10 000 plongées

Retour à l’Estaque. Michel L’Hour rentre tout juste d’une mission au Pérou. Des officiels pakistanais viennent de quitter le bureau où je m’assieds à mon tour : l’homme est réputé pour être un bourreau de travail à l’agenda bien chargé. Chemise blanche, peau de roux malmenée par le soleil, belle gueule de marin breton, il se raconte…

– Je suis Docteur en archéologie, plongeur pro, conservateur général du patrimoine, expert auprès de l’Unesco, d’Interpol et membre de l’Académie de Marine, entre autres…

 J’ai toujours été passionné par la mer, héritage de notre famille de marins, sans doute. Mais aussi par l’Histoire. En fait, enfant, je voulais voler ! Mais je devais être trop nul en maths pour l’aviation et j’ai du renoncer à cette passion. C’est alors que j’ai trouvé le moyen d’allier mon goût pour l’Histoire et la Mer grâce à la plongée sous-marine. Je me suis formé uniquement dans ce but : pouvoir un jour fouiller des épaves sous la mer.

Michel L'Hour © Antoine Bugeon / OCEAN71 Magazine

J’ai 60 ans et voilà maintenant 35 ans que je plonge, à raison de deux plongées par jour et environ 400 plongées par an. Alors oui, j’ai cumulé pas mal d’expérience dans le domaine avec au moins 10 000 hures passées sous l’eau. 

Je suis entré au DRASSM en 1970, par passion, au bas de l’échelle. Je me souviens de mon premier chantier, en 1979… En 2006, le poste de Directeur s’est trouvé vacant et je pensais être l’homme de la situation. Alors j’ai postulé auprès de Michel Clément, Directeur Général du Patrimoine de France à l’époque. Je me souviens lui avoir dit : « Si vous cherchez quelqu’un pour gérer la gabegie actuelle, ce n’est pas moi qu’il faut choisir. Je veux faire ici des changements en profondeur !

J’avais de grandes ambitions pour reconstruire cette maison qui partait à la dérive. Ma bonne connaissance de la structure et mon carnet d’adresses ont sans doute fait beaucoup aussi et j’ai décroché le poste, pour une longue mission. Le budget actuel de fonctionnement du DRASSM est d’environ 3,5 millions d’euros, financés par l’Etat, les régions, départements et villes, entre autres.

Nos effectifs sont aujourd’hui de 40 personnes ici, dont 14 archéologues et techniciens spécialistes en archéologie sous-marine. Mais il y a environ 300 chercheurs actifs en France dans ce domaine. Nous sommes à la tête d’une centaine d’opérations annuelles. Le personnel scientifique dirige chaque année plus de 20 fouilles ou expertises « en interne » et assure le contrôle d’environ 30 autres opérations de fouille confiées à des intervenants extérieurs. Le DRASSM est en quelque sorte une « exception française » : on vient nous voir de partout pour profiter de notre expérience dans le domaine de la fouille subaquatique, bien sûr, mais surtout de la sauvegarde des patrimoines nationaux qui sont pillés un peu partout. De notre côté, nous disposons de 100 000 objets archéologiques, répartis dans 17 dépôts.

Mais il y a aussi la face cachée de notre activité ; nous avons ainsi mis en place un fond documentaire unique : 120 000 photos numérisées, des milliers de publications scientifiques, des inventaires, un site internet…

Nous administrons et valorisons un patrimoine considérable, fort d’une très grande diversité typologique et chronologique. Imaginez que nous intervenons sur des sites dans le monde entier, en mer dans nos eaux territoriales qui sont très étendues, mais aussi en eau douce, avec un intervalle d’époque qui va de la grotte Cosquer (28 000 ans) au Lightning P38 de Saint Exupéry (1944). C’est beaucoup de travail…

Mais le bilan est là : En 1966 il y avait 49 épaves enregistrées dans les eaux territoriales. En 2009, plus de 5200! Toutefois, la tache reste immense : d’après l’UNESCO, près de trois millions d’épaves reposeraient dans les eaux du globe. Et j’estime qu’il y en a au moins 15 à 20 000 sur le littoral français et 150 000 dans nos eaux territoriales. »

– Parlez moi de l’André Malraux : on dit que le bateau a coûté trop cher, qu’il est mal conçu, par rapport au Minibex de la COMEX, par exemple…

– C’est totalement faux ! Evidemment, Michèle Fructus voulait nous louer son bateau, je comprends qu’elle soit déçue. Mais il faut replacer les choses dans leur contexte. L’Archéonaute, précédent navire du DRASSM, était en train de mourir, ayant cessé de fonctionner en 2005. Or, la France, en tant que deuxième propriétaire d’espace maritime au monde (11 millions de kilomètres carrés), avait besoin d’un nouveau navire de recherches ! Mais il ne s’agissait pas pour moi de placer un cautère sur une jambe de bois en essayant de réhabiliter l’ancien. Il nous fallait ce nouveau bateau ! Et aussi de nouveaux locaux. Mais il n’y avait pas de budget. Au Ministère on m’a dit : «prouve-nous que ce bateau sera utile…» Il nous a fallu plusieurs années d’efforts pour convaincre le gouvernement de signer le chèque. « Ce fut un combat », reconnaissait d’ailleurs le ministre de la Culture, justifiant sa décision par la nécessité de poursuivre l’oeuvre initiée en 1966 par Malraux lui-même…

Cher ? Au contraire : l’André Malraux est justement le navire océanographique le moins cher du monde ! Et je le prouve. Initialement le devis était de 12 millions, il aura coûté finalement, avec les équipements, 17 millions. La construction en a été confiée à Sebastien Crual, aux chantiers H2X à La Ciotat. C’était le premier bateau à sortir de ces chantiers depuis 30 ans et ça a sauvé l’activité. Sans parler des emplois. L’entreprise a pu ainsi rembourser 8,5 millions d’arriérés à l’URSSAF. 

Construit en seulement 18 mois, nous l’avons inauguré en janvier 2013. Depuis, en 15 mois, il accuse au compteur 17 miles nautiques, parfois par force 8. Alors, mal conçu… Par ailleurs, son Capitaine, Denis Metzger, est un proche et l’équipage est entièrement composé de personnel du Ministère de la Culture. Je tenais à avoir les coudées franches.

Michel L'Hour devant le navire du DRASSM, l'André Malraux © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

– Vous avez créé cette année le Centre International de formation à l’archéologie sous-marine ?

– Oui, il existait de gros besoins en formation technique et pratique, en particulier à l’étranger et nous avons voulu répondre à ces attentes. Je ne parle pas des petits clubs qui offrent des «formations» à l’archéologie sous-marine. Pour moi, ce ne sont que des activités d’éveil, tout au plus. Nous proposons désormais des Masters I et II, à l’issue d’une formation sur deux ans dépendant de Université d’Aix Marseille, complétée par une formation à la plongée à l’INPP (Institut National de la Plongée Professionnelle).

– N’avez vous pas l’impression que le DRASSM est «mal aimé» ?!

– Détrompez-vous ! On reçoit un courrier de fans considérable. Le film sur les fouilles de Vanikoro (le bateau de La Pérouse), a fait par exemple le meilleur score d’audience sur Thalassa. Notre expo au Musée de la Marine de Paris a comptabilisé plus de 280 000 entrées. Les gens sont passionnés par nos travaux…

– Je voulais dire, dans le « microcosme »… ?

– Oh, ça…

L’Hour balaye l’objection d’un revers de main.

– Bien sûr que je préférerais être « aimé » mais j’ai trop à faire pour me préoccuper de faire de la «politique». Et de qui parle-t-on ? De ceux qui veulent ma place ? Des «plongeurs du dimanche» ? Des pirates ? Vous savez, j’ai souvent été menacé, directement et explicitement ; mais il en faut plus pour me décourager… Je suis breton, ne l’oubliez pas, et le milieu marseillais ne me fait pas peur ! Je sais aussi que certaines personnes ne sont pas d’accord avec ma politique, même en interne. C’est leur droit. D’ailleurs, vous noterez que je les ai laissé s’exprimer dans notre dernier livre, sans rien censurer.

L’interview s’est un peu tendue, face à ce caractère bien trempé. Je sais que l’homme est roué à la communication… et parfois à la coercition. Ne dit-on pas qu’il aurait des dossiers sur « tout le monde » ?

– Quel est le bilan scientifique réel de ces opérations. Dans le cas des épaves «modernes» par exemple : qu’apprends-t-on qu’on ne sait déjà pas les textes ?

– Mais une foule de choses justement ! Les textes relatent l’histoire dans les grandes lignes mais jamais ne s’intéressent au quotidien des gens, à leur vécu, à l’anecdotique, au trivial. A fortiori pour le 17e siècle dont on connait bien peu de choses. Les épaves de cette époque sont une chance. 

Prenons un exemple. Admettons qu’il vous arrive malheur, en sortant d’ici. Et que la seule chose qui reste de vous soit ce sac, avec vos affaires. Qui racontera votre quotidien ? Le contenu de votre sac ! C’est inestimable quand on s’intéresse au passé. Vous savez, nous ne remontons pas des «souvenirs» mais nous faisons de la science. Et celle-ci avance à tous petits pas, faite de patients recoupements. Et c’est quelque chose que le grand public et à fortiori les pirates ne comprendront jamais. Remonter ou déplacer un objet sous la mer c’est brouiller les cartes du passé, du vécu. Irrémédiablement.

–  Parlons justement de l’activité « répressive » du DRASSM. Que risquent les plongeurs 
s’il remontent des objets du fond de la mer ?

–  Juridiquement, tout ce qui se trouve sous l’eau appartient au domaine public de l’Etat. En cas d’infraction, il s’agit de « vol d’un bien culturel relevant du domaine public mobilier ». Un délit pour lequel on encoure, théoriquement, 10 ans d’emprisonnement. Nous agissons sous forme de dépôt de plainte, au nom du ministère de la Culture. Il faut savoir que les faits sont non prescriptibles et les pièces non cessibles. Ce n’est pas moi qui fais les lois, vous savez ; d’ailleurs, celle-ci date du 17e siècle… Je ne fais que les appliquer. Avec fermeté.
 
Les organismes qui sont à même d’intervenir sont nombreux : l’OCBC (office central de lutte contre le trafic de biens culturels), Interpol, les Douanes. Avec tout de même 610 marins et des vedettes garde-côtes de 21 mètres et plus. Et bien sûr la Police et la Gendarmerie Maritime. Je suis moi même conseiller à Interpol. J’observe que la nouvelle loi et ces moyens d’action sont efficaces : Il y a beaucoup moins de piratage qu’il y a 25 ans. Nous avons ainsi récupéré 2 700 objets depuis 2007…
 
Ces affaires ont aussi une valeur pédagogique. Abondamment médiatisées, elles sont susceptibles de calmer les pilleurs pendant un certain temps. Et ensuite, aucun amateur ne pourra dire : «Je n’étais pas au courant.»

– On dit pourtant que les douaniers gagnent plus avec les interventions sur le trafic de cocaïne et de cannabis qu’avec la saisie d’objets archéologiques ?

– C’était vrai il y a six ou sept ans, je vous l’accorde. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas, loin de là : nous sommes actuellement sur un grand nombre d’affaires et non des moindres. Vous verrez !»

Illustration de l'enquête de Francis Le Guen pour OCEAN71 Magazine © Antoine Bugeon / OCEAN71 Magazine

Michel l’Hour se renverse dans son fauteuil et ajoute :

On me demande souvent comment nous faisons pour être au courant des «affaires». Mais il suffit parfois d’attendre. Les dénonciations. Vous savez la nature humaine… Dans le milieu, on ne se fait pas de cadeaux : un «inventeur» d’épave surveille toujours du coin de l’oeil sa trouvaille, même depuis la terre. S’il voit un bateau ancré l’aplomb, il passe souvent un petit coup de fil aux douanes, ou aux gendarmes. 

Et puis, un homme seul peut garder un secret, soit. Mais fouiller une épave seul est impossible. Très vite, il faut un bateau et donc un marin, d’autres plongeurs, des amis. Et les amis des amis… Et il faut écouler les pièces. Le réseau s’agrandit. L’argent fait tourner les têtes. Et là, il y en a toujours un pour dénoncer les autres. Et nous sommes là !

Et c’est parfois cocasse. Un jour, j’ai été convié par les Douanes au Port des Goudes. Une saisie venait d’être opérée en flagrant délit. Une amphore que j’identifiais immédiatement comme un faux. Il s’agissait en fait d’une escroquerie, en liaison avec «l’affaire Torres», un gars qui fabriquait de fausses amphores pour les revendre aux gogos. Mais le client arrêté ne voulait pas croire que l’amphore était contrefaite ! Il vitupérait contre les gendarmes, dans l’espoir de récupérer « son bien ». Je lui ai dit : mais enfin, c’est une escroquerie et c’est vous le lésé dans l’affaire. C’est à vous de vous retourner contre votre vendeur. Si vous persistez à déclarer que c’est une vraie, alors vous serez considéré comme receleur et ce sera beaucoup plus grave ! Mais il ne voulait rien entendre et fut conduit au Poste avec la pièce à conviction… Heureusement pour lui, au cours du transport, une anse a cassé, laissant apparaître le maillage de fer. Le type a été relâché.

On a plongé sur La Lune

– Mon plus beau souvenir ? Il y en a beaucoup. Mais la plus belle épave est toujours celle sur laquelle je suis en train de travailler. En l’occurrence, La Lune, le navire amiral de Louis XIV disparu entre Toulon et Porquerolles en octobre 1664. Le navire revenait d’une expédition sur les côtes barbaresques, en Afrique du Nord, avec près d’un millier d’hommes à bord, simples matelots ou nobles de très haute lignée. Sous la pression du Roi Soleil et de son entourage, qui entendaient cacher cette tragédie, La Lune fut rapidement oubliée… Une éclipse qui dura jusqu’en 1993 où l’épave fut découverte par le sous marin Le Nautile de l’IFREMER à près de 100 mètres de fond, en pleine zone militaire. Ce fut la première mission de l’André Malraux en 2012.

Je la considère comme faisant partie du top 5 des épaves les plus intéressantes.

En effet, elle n’a pas coulé lors d’une tempête et donc est restée parfaitement intacte. C’est une capsule temporelle parvenue miraculeusement jusqu’à nous.»

L’atmosphère du bureau s’épaissit. Devient bleue. Profonde… Et les mots s’y diluent. Le Roi Soleil est sur La Lune :

– Un tumulus de 40 mètres par 11 mètres… 5 mètres d’épaisseur… En place, vierge… Un canon de bronze… Des vaisselles…»

Mais déjà je ne l’écoute plus, je le regarde. S’animer, se passionner : le plongeur tombe enfin le masque. Non, Michel l’Hour n’est pas le «super flic» dénué de sentiments qu’on m’a parfois décrit. C’est juste un homme qui a été au bout de ses ambitions. Et son coeur bat. Aussi. Au point de décrocher La Lune.

– Cette mission était aussi un banc d’essai pour les nouvelles techniques robotiques que nous développons. Notamment avec l’ENSTA Paritech. Dès cet été nous mettrons en place le Programme Corsaire. Il s’agit d’imagerie 3D et d’une nouvelle génération de robots d’intervention qui vont révolutionner la plongée d’ici à cinq ans. Et nous donnerons accès aux autres épaves profondes, entre 1500 et 2000 mètres de fond, et par conséquent intactes et à l’abri du pillage.

Illustration des plongées d'exploration sur l'épave du la Lune © Antoine Bugeon / OCEAN71 Magazine

Mais vous savez, ma carrière de fonctionnaire s’achève et je devrais un jour ou l’autre passer le relais. Alors j’aimerais finir ma vie comme romancier. Ecrire des livres sur la mer. Et l’histoire. Du 17e siècle… Au cours de toutes ces recherches, ces fouilles, j’ai été amené à découvrir des anecdotes que je serais bien incapable d’inventer.»

Dans le soleil couchant, accoudé à la terrasse de «son» bâtiment, Michel l’Hour regarde «son» bateau, amarré juste à l’aplomb. Assurément l’homme a réalisé ses ambitions d’enfant. Il parait satisfait. Avec parfois une note d’inquiétude dans les yeux qu’il a relevés sur l’horizon de la Méditerranée. La nuit des pirates va bientôt tomber… Mais, contre vents et marées, Michel L’Hour garde le cap, à la barre. D’une main patiente mais inflexible.

C’est la pleine lune. La Méditerranée d’argent. J’ai encore fait ce drôle de rêve…

Dans la nuit noire, à 82 mètres de profondeur, deux plongeurs équipés de scaphandres recycleurs travaillent dans un cratère de sédiments. Un blaster de fortune, simple propulseur sous-marin dont l’hélice est dirigée sur l’épave : un nouvel étage de la cargaison étrusque se découvre dans un nuage de sable. D’autres trésors s’entassent dans les caisses plastique à claire voie, puis s’envolent vers la surface, au bout d’un ballon gonflé, comme jadis au Grand Congloué… Des pièces uniques, négociées bientôt. En argent liquide.

Et cette phrase qui revient comme un leitmotiv : 
« Avec moi, aucun pirate ne dormira plus jamais tranquille…»

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