plongée sur une épave reconstituée dans les calanques de Cassis © Francis Le Guen

Archéologie subaquatique : plongée entre flics et voyous

Les trois vies des amphores de Stavros

L’eau légèrement verte de cette fin d’été se referme sur nous. Nous venons de nous immerger dans la calanque de Niolon, au sud ouest de Marseille. Soudain, à peine à 15 mètres de profondeur, une forme allongée apparaît, à moitié enfouie dans le sable. Des cols de poteries ! Près de 200 amphores alignées, révélant la forme du bateau disparu qui les a contenues avant de faire naufrage…

Le site de la calanque de Niolon est l'une des premières re-immersion en mer d'un chargement d'amphores © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

Je viens de commencer une enquête au pays des flics et des voyous sur fond de recherches en archéologie sous-marine et de pillages d’épaves, sans me douter que ce voyage va durer plusieurs mois…

Comment est organisée la recherche archéologique sous-marine en France ? A qui appartiennent les trésors découverts sous la mer ? Que dit la loi ? Qui sont les pilleurs d’épaves ? Quelle est la cote de ce marché parallèle ? Autant de questions qui en suscitent d’autres encore.

Si le Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Marines (DRASSM), entité du ministère de la Culture, joue la transparence, on ne pénètre pas impunément au coeur des réseaux de plongeurs pirates et de trafiquants d’objets d’art. Voici donc cette histoire, comme je l’ai vécue…

Pour l’heure, nous palmons doucement au dessus du gisement colonisé par les poulpes, les oursins, les étoiles de mer, sous les frondaisons vertes des posidonies qui battent dans le ressac comme des métronomes.

Fabrique d'amphores à proximité d'un port antique © Antoine Bugeon / OCEAN71 Magazine

Marine Jaouen, technicienne de recherches au DRASSM filme et procède à divers relevés dans un nuage de bulles. Car nous ne sommes pas sur une épave comme les autres : celle-ci à été entièrement reconstituée en novembre 2010 à partir d’un stock d’amphores gréco-italiques datant des premiers siècles avant Jésus-Christ, découvertes, elles, il y a plus de 50 ans !

Comme me l’expliquera Marine Jaouen après notre plongée : «Nous disposions d’un stock énorme d’amphores remontées entre 1952 et 1957 lors des premières fouilles archéologiques menées par le commandant Cousteau sur les épaves du Grand Congloué de l’archipel de Riou. La conservation de ce fond coûtait excessivement cher, tout comme aurait été hors de prix son transfert vers un autre lieu de stockage. La plupart de ces amphores étaient d’ailleurs brisées ou endommagées. Tous les musées avaient été pourvus et ce matériel, largement étudié, ne présentait plus de réel intérêt scientifique. A vrai dire, nous ne savions plus quoi en faire ! Ainsi est née cette idée de les re-immerger en situation, dans des sites peu profonds, afin de les rendre accessibles aux plongeurs de loisir. Un récif artificiel qui leur permet de ressentir le frisson des explorateurs sous-marins découvrant un site archéologique vierge».

Les scientifiques étudient aussi les amphores comme des récifs artificiels © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

C’est ainsi que 200 amphores ont été déménagées du Fort St-Jean et coulées au débouché de la calanque de Niolon, face au centre de plongée UCPA. Sous bonne garde, donc. Car les amphores ont de la valeur au marché noir…

« De toute façon, précise Marine, les amphores ont été serties avec un câble d’acier pour, en principe, empêcher le pillage. Ce câble ne peut être sectionné que par des moyens lourds. Toute tentative de dérober une amphore provoquerait alors sa destruction. En principe… Mais je ne me fais pas trop d’illusions au regard du pouvoir corrosif de la mer. Non, nous craignons surtout les mouillages sauvages : l’ancre d’un plaisancier ignorant pourrait labourer le site et le détruire. Nous avons pourtant creusé profondément dans le tapis de posidonies et jusque dans la matte de racines, sous le sable. Un travail en plongée pénible : je m’en souviens encore. »

Sur le site, je cadre un poulpe qui n’en finit pas de déboucher d’une amphore… Marine m’a en effet demandé de prendre des photos en situation de la faune. Car les scientifiques du Parc Régional Marin en profitent pour étudier l’impact bénéfique de ce récif artificiel, ce qui donnerait un argument de plus en faveur d’autres re-immersions d’amphores, en projet. Car, paradoxalement, cette opération a demandé de longues démarches administratives : on ne coule pas facilement 200 amphores dans les fonds marins !

Une première installation a eu lieu dans l’archipel du Frioul, à la calanque Debié. Près d’une centaine d’amphores ont été déposées par 15 mètres de fond. Richard Rech, président du Neptune Club, avait monté le dossier à l’époque et défendu le projet. Mais il a fallu toute la pugnacité de la DRASSM (son directeur Michel L’Hour, son conservateur du patrimoine, Patrick Grandjean et Marine Jaouen) pour qu’après 18 mois d’efforts auprès des ministères et administrations concernées, le feu vert soit donné. Non sans avoir prouvé l’intérêt de l’opération sur le plan écologique (neutralité des poteries sur le milieu marin, impact sur la faune, etc.) et économique (le déménagement et la surveillance des pièces entreposées au Vieux-Port impliquaient des dépenses importantes).

Tout en parcourant le champ d’amphores, palpant au passage les ventres d’argile tantôt sombre, tantôt crème, tantôt vermillon, les cols bien tournés, les anses élégantes, je me dis qu’ainsi va l’administration : bien qu’ayant déjà passé plus de 2000 ans sous l’eau, voilà qu’il avait fallu prouver l’innocuité de la terre cuite pour pouvoir la rendre à la mer…

Sur le site du Frioul, je tourne et retourne sous l’eau une amphore intacte, libérée par les tempêtes. A peine concrétionnée, rouge, lourde, sans une égratignure, comme sortie hier de l’atelier du potier Stavros dont on lit encore les empreintes pétrifiées sur le lissé du col.

Le secret de Cristianini

Reconstitution d'un port antique avec l'embarquement à bord d'un navire comme le Markos Sestios d'un chargement d'amphores © Antoine Bugeon / OCEAN71 Magazine

Nous sommes en Grèce, au tout début du 2e siècle av. J.-C… Le Markos Sestios va appareiller pour Marseille avec à son bord une cargaison de 400 amphores à vin gréco-italiques et d’un lot de 7000 pièces de vaisselle campanienne. Une trentaine d’amphores grecques complètent ce chargement. Mais le navire n’arrivera jamais à destination. Sans doute à cause d’un coup de vent, il sombre tout près du but, le long du rocher du Grand Congloué dans les îles de Riou.

Le terrain de chasse, dans les années 50, d’un certain Cristianini, corailleur, pirate bien connu… Victime d’un grave accident de décompression, en cette époque de pionniers, il échappa de peu à la paralysie définitive, sauvé par la naissante équipe Cousteau qui disposait d’un des premiers caissons thérapeutiques. Pour remercier Cousteau, Cristianini lui révéla un incroyable secret : alors qu’il cherchait des langoustes au pied du Grand Congloué, par 42 mètres de fond, il avait découvert aussi des « cruches ». Une épave antique. Des murs d’amphores…

Cousteau mesura aussitôt le potentiel de cette découverte et mena une campagne de 1952 à 1957, sous la direction scientifique du professeur Fernand Benoit, alors directeur des antiquités de Provence. Cette fouille était une première. Les moyens mis en œuvre étaient exceptionnels pour l’époque : pour la première fois, une épave était filmée par une caméra de télévision sous-marine. C’est au cours de ce chantier qu’Albert Falco entame son aventure avec le Commandant Cousteau. Des centaines d’amphores furent ramenées au jour, emplies d’air au fond, filant vers la surface le ventre en l’air. Des images qui font partie de l’anthologie de la plongée. L’archéologie sous-marine était née !

Reconstitution de transport de commerce à la voile à l'époque antique, avec son lot d'incertitudes et de dangers © Antoine Bugeon / OCEAN71 Magazine

Avec son lot d’incertitudes, d’erreurs et de coups de théâtre. Comme le raconte Luc Long (Conservateur en chef du patrimoine au DRASSM) : « Les premiers découvreurs ont toujours cru être en présence d’une seule épave. Mais 30 ans plus tard, lorsque leurs carnets furent exhumés des archives où il avaient été oubliés, ce fut le choc. Tous les témoignages, tous les doutes, tous les croquis, démontraient à l’évidence qu’on était en présence de deux navires antiques superposés avec deux cargaisons d’amphores distinctes, coulés au même endroit à un siècle d’intervalle : une épave pouvait en cacher une autre !».

C’est bien l’une de ces amphores prestigieuses que je repose délicatement sur le sable, conscient que cette « gargoulette » a déjà eu trois vies : la première quand elle est sortie du four du potier, transportée par tous ces bras, de quais en navires, emplie de vin, jusqu’à ce long silence marin succédant aux cris du naufrage.

Bien qu'encore au stade expérimental, les sites reconstitués de Niolon et du Frioul ouvrent la voie à d'autres en Méditerranée dans les années à venir © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

Une deuxième lorsque l’épave fut découverte, renflouée et que l’amphore s’est retrouvée stockée au Fort St-Jean, où tant de ses soeurs se sont effondrées sous leur propre poids au fil des ans. Et enfin, une troisième vie, ultime sommeil annoncé dans cette demeure sous-marine du Frioul…

Mais il aura suffit de ce bref séjour en surface parmi les hommes modernes pour qu’apparaisse du même coup l’intérêt des collectionneurs pour ces antiquités, la valeur vénale, la spéculation, la piraterie, le trafic. Nés le même jour et frères ennemis, pirates et archéologues sous-marins jouent depuis à cache-cache…

Mais tout n’a pas été dit sur cette découverte du Grand Congloué. J’ai rendez-vous avec Pierrot Vottero, pêcheur au port des Goudes à Marseille. On dit qu’il n’aurait pas pêché que des poissons…

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