plongée sur une épave reconstituée dans les calanques de Cassis © Francis Le Guen

Archéologie subaquatique : plongée entre flics et voyous

Au coeur du DRASSM

Voilà déjà deux mois que je gravite dans des milieux peu recommandables mais sans aucun résultat tangible.

Rendez-vous manqués. Contacts qui se déballonnent au dernier moment. Démentis téléphoniques alors que je sais parfaitement par recoupements que j’ai un «vendeur» en ligne… Mais on sait aussi que je suis journaliste et, même si je ne dévoilerai jamais mes sources, on peut comprendre que j’éveille la méfiance.

Le journaliste d'OCEAN71 Magazine, Francis Le Guen, lors de son enquête dans Marseille © Antoine Bugeon / OCEAN71 Magazine

Oh, j’en ai vu des garages pleins d’amphores, des caisses de tessons… Mais ce qui m’intéresse c’est de suivre la piste de cette épave étrusque qui semble être inestimable, et en cours de pillage…

Les nouvelles vont vite dans le milieu… J’ai laissé entendre que je pourrais être aussi un intermédiaire, susceptible d’acheter de belles pièces, pour le compte d’une de mes relations à l’étranger. Mais j’ai un peu perdu espoir de rencontrer un jour ces plongeurs bien organisés qui jouent aux «gendarmes et aux voleurs.»

Ordonnance de François Ier, février 1543 : «De tout ce qui se tirera de mer à terre, tant séparées, vilesques que barbares, et choses du flot… La tierce partie en appartiendra à l’amiral, le tiers au Roy, ou au seigneur à qui le don en aura ésté fait ; et le tiers à celuy qui l’aura tiré ou sauvé.»

Me voilà au port de plaisance de l’Estaque devant «le bunker», moderne bâtiment de tôle brune où l’on entre par une porte dérobée, l’entrée principale étant squattée par les plagistes qui y pique-niquent, adossés au bâtiment dont la face ensoleillée est déjà abondamment taguée. Art pariétal moderne…

Certains d’ailleurs regrettent le manque d’âme du lieu comme Luc Long (Conservateur en chef du patrimoine au DRASSM, basé à Arles) :
« Je trouve qu’il y a au sein du nouveau DRASSM une très mauvaise ambiance. Le climat y est assez délétère. C’est peut-être ce nouveau bâtiment de l’Estaque qui n’a pas la bonne énergie. Au fort St-Jean, tout était complètement hétéroclite, créatif : il y avait des bureaux à tous les niveaux… Aujourd’hui, l’Estaque, c’est une vraie ruche, bien organisée. Mais je trouve que le climat n’y est pas bon. »

Luc Long, responsable des fouilles sur le site archéologique d'Arles © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

Il y fait très chaud en tout cas, en ce jour d’été. Un vrai four. Dans les labos, les scientifiques s’affairent. Puzzles complexes de tessons, mosaïques en cours de reconstitution, cordages plongés dans des bains de désalinisation…
Nathalie Huet (Responsable de la cellule de conservation préventive du DRASSM) me reçoit, en blouse blanche, dans son bureau. Sur les murs, de grands posters d’avis de recherches, signés Interpol…

– C’est donc ici qu’aboutissent les objets découverts sous la mer ?

« Oui. Dans un premier temps ils sont stockés ici, pour les premiers travaux de restauration avant d’être ventilés vers nos différents laboratoires de conservation. Ils sont ensuite entreposés au dépôt d’Aix Les Milles, en attendant de trouver preneur. Car ces objets restaurés ont pour vocation d’être exposés dans des musées locaux. Mais le problème vient du financement pour gérer les collections : les musées sont censés s’en charger mais les moyens manquent. Et souvent, seules les plus belles pièces intéressent les conservateurs. Or, il n’est pas bon de séparer les lots. Et nous avons déjà tellement de pièces… C’est pourquoi nous ne sommes pas pressés de remonter des objets. On envisage même de les re-enfouir systématiquement, après étude, de façon à les protéger des pilleurs et, dans une moindre mesure, des chaluts.
Vous savez, ces objets ont souvent séjourné plus de 2000 ans sous l’eau. Il peuvent attendre encore…»

– Sur le plan scientifique et historique, qu’apprend-t-on encore des épaves, qu’on ne sache déjà ?

« Beaucoup de choses qui ne sont pas consignées dans les livres de bord ou la littérature, justement,… Par exemple, je me souviens d’une épave du 18e où nous avons trouvé des canons encore chargés de poudre. Or, dans les manuels militaires de l’époque, il est bien précisé que les canons devaient être vides ! Ceci pourrait expliquer bien des naufrages : on jouait déjà avec les règlements, à l’époque.

Mais tous les objets retrouvés ne sont pas égaux face à la mer. Le bronze (celui des canons par exemple) tient bien le coup en surface. Mais les objets ferreux doivent être traités selon des procédures complexes d’électrolyse pour éviter qu’ils ne partent en poussière. Autre problème : les matières organiques, bois, tissus, cordages, qui sont eux, très fragiles. Les remonter en l’état et sans traitement n’aurait pas de sens. »

Au DRASSM, la conservation des objets ayant séjourné lontemps dans l'eau salée est une priorité © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

Qui décide du classement d’un site sous-marin et sur quels critères ?

« C’est nous. C’est décidé ici. A priori, tout objet qui se retrouve sous l’eau, toute «épave» devient un patrimoine, un bien culturel maritime. La règle est de ne rien sortir de l’eau et de déclarer toute trouvaille aux affaires maritimes dans les 48 heures. Le dossier nous est ensuite transmis et nous décidons de la suite à y donner en fonction de l’importance de la découverte, de sa vulnérabilité et aussi de nos emplois du temps : nous appartenons à une administration…

– Autrement dit, si je perds ma montre dans un port, je n’ai pas le droit d’aller la récupérer en plongée ?

« En principe, non ! Vous savez, il n’y a pas que les épaves de la période «romaine» et celles de Méditerranée qui présentent un intérêt scientifique et historique. Nous nous intéressons de plus en plus aux navires «modernes» qui méritent eux aussi une protection. Ce qui occasionne de belles prises de becs avec les «ferrailleurs», particulièrement actifs dans la  Manche ou en Mer du Nord. Obus, canons, hublots, hélices : ces plongeurs spécialisés sont capables de démanteler une épave en un rien de temps. Récemment, une entreprise de renflouement tout ce qu’il y a de plus officiel m’a demandé la permission d’exploiter la cargaison de minerai d’un bateau coulé pendant la dernière guerre. Mais nous accordons de moins en moins ces autorisations : vider une épave de sa cargaison pourrait provoquer son effondrement sur elle-même… »

– Quelles sont vos relations, justement, avec les pilleurs d’épaves ?

« Il faut s’entendre sur le terme de «pilleurs». S’il existe quelques groupes très organisés contre lesquels nous luttons activement, la plupart du temps, les gens ne savent pas qu’ils détiennent des pièces illégalement. Il s’agit le plus souvent de «souvenirs» grappillés en plongée ou d’héritages.

Depuis la nouvelle loi (plus de «part d’inventeur» mais une prime, qui n’excède pas un maximum de 40 000 €), il est totalement interdit de détenir des pièces archéologiques pour quelque raison que ce soit. Nous avons d’ailleurs ici à l’Estaque un petit musée des saisies de douanes, principalement des amphores, pour informer le public.

Nous sommes en train de récupérer tout ce qui traîne chez les particuliers. Mais nous n’envoyons pas systématiquement les gendarmes au domicile des suspects. Nous essayons toujours de procéder à l’amiable. D’ailleurs la plupart du temps, les gens nous confient les pièces dont ils ne savent finalement que faire. J’observe un changement de mentalité chez les plongeurs et les «petits pirates» : ils sont mieux informés de ce qu’ils risquent ».

– Comment retrouvez-vous la trace de ces pièces ?

« Le plus souvent, sur dénonciation. Nous enquêtons aussi via les dossiers des douanes, ou plus prosaïquement sur les sites d’enchères genre eBay.»

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