Quand le fret met les voiles

Le commerce à la voile, un cocktail séduisant

Une vieille gabare*, une cargaison de sel et d’épices transportée par la mer. Des hommes qui déchargent des sacs à la force des bras. La scène pourrait se passer au XVIIe siècle. Et pourtant. Nous sommes au cœur de l’été 2014.

La gabare Notre-Dame de Rumengol en navigation © Antest

Je retrouve sur le port de Nantes le vieux gréement Notre-Dame de Rumengol**. Au premier regard, je suis séduite par sa coque noire habillée de bleu et ses voiles lie de vin qui donnent au navire de 22 mètres son charme et son prestige d’antan.

Construite en 1945 dans les chantiers de Camaret, ce navire a sillonné les côtes françaises et anglaises, transportant tour à tour du vin, des oignons, du sel ou encore du sable.

L’équipage me fait visiter le bord. Depuis le pont, un escalier donne accès à une immense cale de quatre mètres de haut. Celle-ci peut contenir jusqu’à 120 tonnes de marchandises. Les marins et passagers s’y retrouvent pour partager les repas. Dans le ventre du navire, huit couchettes ont été aménagées pour y dormir.

Notre-Dame de Rumengol a quitté Brest il y a deux semaines. Depuis, navire navigue de port en port, chargeant et déchargeant des denrées alimentaires qui sont ensuite distribuées à des AMAP (Associations pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) et à divers commerces.

Au fur et à mesure des escales, des sacs de sel et de pommes de terre, ainsi que des caisses de vins s’amoncellent au milieu des senteurs d’épices qui flottent dans les airs. En tout 20 tonnes de marchandises seront transportées pendant trois semaines de navigation.

A bord, plusieurs journalistes observent l’équipage du voilier, tout en posant des questions au personnel d’une société d’un genre nouveau : la TOWT, raccourci de «Trans Oceanic Wind Transport», est une entreprise française de transport de marchandises à la voile fondée en 2009. Le voyage auquel je participe fait partie d’un tour de Bretagne que la TOWT organise chaque année avec le soutien de la région.

Le ventre de Notre-Dame De Rumengol dans lequel sont stockées les marchandises. Au centre, le coin de repos de l'équipage © Laetitia Maltese / OCEAN71 Magazine

« Nous travaillons avec une douzaine de voiliers et avons initié plusieurs lignes régulières sur la côte française ainsi que des lignes trans-atlantiques », explique Diana Mesa, co-directrice de l’entreprise.

« Larguez la pointe avant !! » Quelques curieux sur le quai observent la manœuvre. Les ordres du capitaine sont précis. Doucement, la gabare se met en mouvement, parée à descendre la Loire. Nous appareillons à 19 heures quand la marée monte encore. La renverse nous permettra ensuite de nous laisser porter par le courant jusqu’à l’embouchure à Saint-Nazaire.

Le lendemain, avant 10 heures, nous devons avoir atteint l’Île au Moine, dans le Golfe du Morbihan, où nous déchargerons les sacs de sel.

Pour respecter le programme et faire face aux contraintes de navigation, les voiles sont appuyées par le Baudouin, un moteur de 120 CV adjoint au voilier. Loïck, le chef mécanicien du bord, m’indique la consommation de la machine : « Un moteur comme celui-ci consomme en moyenne huit litres de gasoil par heure. » A la demande de la TOWT, l’équipage est en charge de noter le nombre d’heures d’utilisation du Baudouin. Le bilan sera fait à la fin de la campagne : près de 750 litres.

A gauche, le voilier français le "Biche". A droite, le britannique "Greyhound". Tous deux se sont remis à transporter des marchandises via des sociétés ou des associations © Laëtitia Maltese / OCEAN71 Magazine

A bord, les heures s’égrainent, les journalistes mènent leurs interviews, le personnel de la TOWT fait le point sur la cargaison et collent les étiquettes « Transporté à la voile » sur les produits. Les marins essayent d’optimiser la route pour limiter l’usage du moteur et respecter le programme de navigation fixé par l’entreprise, qui est l’affréteur. Le Notre-Dame de Rumengol a 25 jours pour réaliser cette mission qui compte 18 escales.***

Guillaume Le Grand, la trentaine, regarde l’horizon derrière ses lunettes de soleil. Il est le fondateur de la compagnie. « Dommage que nous n’ayons pas plus de vent » regrette-t-il. Car malgré la météo, le voilier doit arriver en temps et en heure à chacune de ses escales.

Au petit matin, nous arrivons dans le Golfe du Morbihan.

Nous accostons au débarcadère vers 8h30. Trois personnes nous accueillent en faisant de grands gestes : ce sont les clients qui récupèrent aujourd’hui quelques caisses de vin et 600 kilos de sel afin de les revendre dans leurs commerces.

A 11 heures, nous devons déjà repartir, laissant sur le quai un revendeur de sel un peu frustré. Il aurait aimé profiter de la présence du voilier pour expliquer sa démarche à sa clientèle et faire une petite animation. Mais nous devons déjà faire route sur Lorient, où nous sommes attendus. Nous arrivons vers 18h après avoir parcouru une quarantaine de milles nautiques.

En approchant de notre destination de fin de journée, l’équipage suit un rituel déjà bien rodé : les marins lovent les bouts, l’équipe de la TOWT installe une bâche « Transport par voilier », et les clients sont là pour récupérer leur marchandise. Quelques journalistes de quotidiens locaux couvrent l’événement.

Débarquement de sel de Notre-Dame de Rumengol à Morlaix © Laëtitia Maltese / OCEAN71 Magazine

Quelques jours plus tard, j’ai à nouveau l’opportunité de remonter à bord. J’irai ainsi de l’Aber Wrach à Morlaix. Parmi les membres d’équipage, une jeune femme, Léa, qui a étudié à Sciences Po. Elle s’intéresse de près au transport de marchandises à la voile. « Je suis particulièrement le programme de Tres Hombres, me dit-elle. C’est une goélette de 32 mètres de long qui semble tout droit sortie du passé. Ce deux-mâts hollandais est affrété généralement par la société Fairtransport et occasionnellement par la TOWT. Ce navire n’a pas de moteur. Depuis quelques années, il traverse l’Atlantique régulièrement avec une cargaison de marchandises et des passagers qui payent pour profiter de la croisière

L’arrivée en baie de Morlaix m’extirpe de mes réflexions. Nous laissons le château du Taureau sur bâbord et nous enfonçons dans la rivière de Morlaix pour atteindre la ville en fin d’après-midi.

Le calme de la navigation en mer contraste avec notre amarrage haut en couleurs. Deux cents personnes au moins sont là pour nous accueillir sur le quai. Le navire et sa cargaison créent un véritable événement local.

Parmi eux, Stéphane Guichen, rayonne. Cet homme produit son sel à Pornic et le revend à Morlaix. Plutôt que de faire des allers-retours en camions, il a choisi la voie maritime. Il a ainsi décidé de travailler avec la TOWT pour acheminer son sel. « Nous avions déjà récupéré ainsi quatre tonnes de sel en novembre 2013, transportés par l’ancien thonier Le Biche. Avec le sel amené par Notre-Dame de Rumengol cette année, je constitue ma réserve pour l’année ! Etant donnée la quantité de sacs à débarquer, nous avons mobilisé un maximum de monde à l’arrivée, entre autre via les AMAPs, les groupements d’achats etc. J’ai le sentiment que ça a été un franc succès ! » me confiera-t-il plus tard.

L'un des avantages du transport à la voile est clairement de personnifier à nouveau chacun des maillons du commerce © Laëtitia Maltese / OCEAN71 Magazine

Une chaîne humaine se constitue, chacun se passant de main en main les sacs de sel. Le tout dans une ambiance conviviale : crêpes, musiciens et bonne humeur au rendez-vous.

Neuf tonnes de sel transportées à la voile sont ainsi débarquées sur le quai. Le lendemain l’évènement fera la une du quotidien local.

En buvant mon café, je lis l’article du journaliste qui était à mes côté la veille. Je m’interroge… Le fret à la voile est présenté comme un transport propre, une possible alternative pour un futur où le pétrole viendra à manquer.

Mais comment réussir ce pari fou dans un monde où chaque minute gagnée représente une économie financière ? Le transport à la voile est-il réaliste ? Nous vivons à l’ère des buzz, véritables coups médiatiques pour faire parler de soi. Est-ce un de plus ? Ou le retour au transport à la voile marque-t-il vraiment un renouveau dans notre façon de commercer ?

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NOTES

* La gabare est un navire à voiles principalement destiné au transport de marchandises et ce, dès le 18e siècle.

** Il est à préciser que j’ai effectué les deux voyages cités à bord du Notre-Dame de Rumengol à titre privé en tant qu’invitée. En accord avec la rédaction, j’ai réalisé peu de temps après le sujet sur le fret à la voile en prévenant et en interrogeant l’ensemble de mes interlocuteurs pour la rédaction de ce sujet.

*** Les étapes du tour de Bretagne : Camaret, Lesconil, Concarneau, Lorient, Belle-Île, Île d’Yeu, Pornic, Nantes, Île aux Moines, Lorient, Concarneau, Lesconil, L’Aber Wrac’h, Roscoff, Morlaix, Camaret, Brest, Landerneau.

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