Maladroite à terre, les tortues marines sont d'une agilité déconcertante en mer. Elles utilisent leur pattes avant comme moteur et les pattes arrières pour se diriger © Philippe Henry / OCEAN71 Magazine

La clinique de l’espoir à Lampedusa

Prendre le bon bout du problème

«C’est le grand jour !», s’exclame Daniela Freggi, un café serré dans un gobelet en plastique à la main, en nous voyant arriver au centre de tortues. «J’espère que vous avez bien dormi ? Il est possible que l’opération dure plusieurs heures…», ajoute-t-elle avec un léger sourire.

Un homme grand, les cheveux courts grisonnant, est aux côtés de Daniela tout en restant un peu en retrait. «Je vous présente mon ami chirurgien vétérinaire, Antonio di Bello, s’exclame Daniela en le tirant avec affection par le bras. Il est arrivé à Lampedusa hier avec l’avion du soir. Nous nous sommes rencontrés en 2003, lors d’un congrès. Depuis, à chaque fois que nous avons besoin, il vient à ses frais de Bari dans les Pouilles.» Puis, se tournant vers lui avec un sourire moqueur, Daniela ajoute : «D’ailleurs je trouve que tu viens moins souvent qu’avant !»

Le squelette d'une tortue marine a été reconstitué, et mis en exposition au centre afin que l'on comprenne mieux l'anatomie de cet animal © Philippe Henry / OCEAN71 MagazineL’explication est simple : «En 2003, lorsque nous nous sommes rencontrés, le centre a récupéré et soigné entre 500 et 600 tortues. Aujourd’hui, nous en récupérons à peine une centaine… Soit la mortalité des tortues marines est plus élevée, soit il y a moins de pêcheurs pour les récupérer. Je dirais que c’est un peu des deux,» conclue Daniela.

Il est à peine onze heures du matin et le soleil brûle déjà de ses rayons l’île rocheuse. Une légère brise thermique est en train de se lever sur le port. Nous en profitons pour nous promener un peu avant de nous enfermer dans la salle d’opération.

«Pendant longtemps, j’ai travaillé avec des animaux… disons plus conventionnels que les tortues marines, me raconte Antonio di Bello tout en marchant devant les bateaux de pêche en bois, amarrés contre le quai. Un jour, un collègue du WWF de la région de Basilicata m’a envoyé des tortues marines malades. Elles avaient plusieurs types de blessures. Une avait été heurtée par une hélice de bateau. L’autre avait du fil nylon qui lui sortait par la queue… J’ai trouvé ces cas très intéressants, mais le problème c’est que je ne savais pas vraiment comment les opérer. Anatomiquement, je ne connaissais presque rien de ces animaux

En 2000, le chirurgien récupère une tortue morte d’une vingtaine de kilos. C’est l’occasion pour lui de la disséquer pour mieux les comprendre. «Au début, ceux qui les opéraient ouvraient l’os ventral en se basant sur des techniques appliquées aux tortues terrestres, raconte Antonio. Le problème c’est que ce sont des opérations très lourdes pour l’animal, qui a besoin de trois à quatre années de rééducation pour récupérer. J’ai donc pris ça un peu comme un challenge et j’ai abouti à la conclusion qu’il était possible d’accéder à presque l’intégralité des organes en passant par les tissus mous des pattes. Du coup l’opération est beaucoup plus légère pour les tortues qui n’ont besoin que de quelques semaines de soins et d’observation.»

Les bateaux de pêche en bois qui sont amarrés devant le centre chirurgical pour les tortues marines, à Lampedusa © Philippe Henry / OCEAN71 MagazineAu cours de la discussion, je découvre aussi ce qui l’a poussé à étudier ces animaux pas franchement sympathique au premier abord. Sa réponse est simple: la curiosité.

«Je les aime parce qu’elles sont mystérieuses. Avec les animaux conventionnels, il y a un rapport important qui s’établit entre le propriétaire et l’animal,» Antonio sourit en me montrant du regard Daniela et ses chiens qui jouent devant le centre. «Un rapport qui n’existe pas entre l’homme et la tortue. Elles sont si anciennes et pourtant on sait si peu de choses sur elles…»

Daniela se rapproche de nous tout en saluant chacun des pêcheurs italiens qui se trouvent sur le pont de leurs bateaux de pêche devant le centre. Je m’étonne alors de cette faculté qu’elle a à discuter ouvertement avec les pêcheurs qui sont en général pas très bavards. «Si tu savais…, me répond-elle. Ca m’a pris des années ! Au début, j’étais obligée de monter à bord et de les écouter parler de tout et de n’importe quoi. Tu ne peux pas imaginer le nombre de films de familles que j’ai pu regarder pour avoir un petit moment de leur attention. Mais je pense que ça valait le coup. Plutôt que de rejeter à l’eau une tortue blessée dans leur filet, comme ils avaient l’habitude de le faire avant, aujourd’hui certains pensent à moi

Pour pouvoir intuber la tortue marine, le chirurgien et Daniela Freggi doivent maintenir la mâchoire de la tortue ouverte avec d'importants élastiques. Avec sa mâchoire puissante, la tortue pourrait les mordre violemment © Philippe Henry / OCEAN71 MagazineNous finissons par entrer dans la salle d’opération. Comme dans un véritable bloc chirurgical, le lit est placé au centre, les plateaux d’instruments sur les côtés. Dans un coin de la pièce, une balance et l’appareil à rayons x. Antonio étudie au mur sur un panneau lumineux les dernières radios qu’il a faites le matin même, pour situer précisément l’hameçon dans les intestins de la tortue qui patiente tranquillement dans son bac plastique, posé sur la balance. Sur le compteur, on peut lire 25 kg. «Elle est âgée de 15 à 20 ans, nous explique Daniela. C’est une adolescente qui atteindra l’âge de la puberté dans une dizaine d’années environ. Pour vous donner une idée, les plus vieilles tortues marines observées pèsent entre 150 et 180 kilos et ont été étudiées en Angleterre. Ce qui équivaut à des animaux marins vieux de 150 ans !»

Pendant que Antonio et deux volontaires enfilent les traditionnels bonnets, blouses et gants stériles, Daniela en profite pour compléter notre connaissance sur ce reptile marin hors du commun. « Je ne sais pas si l’un d’entre vous est sensible au sang ? Lorsque Antonio va inciser, ne soyez pas surpris de voir apparaître un peu de sang violet. C’est normal, les tortues marines ont un taux d’hémoglobine sept fois supérieur au nôtre. Lorsqu’une tortue reprend sa respiration en surface, c’est un peu comme si vous aviez respiré sept fois plus avant de replonger. Cette caractéristique biologique lui permet de dormir en faisant des apnées de 40 minutes à une heure, suivant la taille de la tortue…» En écoutant les explications de Daniela, Sébastien, le skipper de l’équipe, et Philippe ne peuvent s’empêcher de me lancer des sourires moqueurs. Ils savent que l’apnée n’est pas mon domaine de prédilection. Loin de là.

Pendant plusieurs jours, la tortue marine va rester sous observation dans les bassins du centre. Daniela va lui administrer des antibiotiques et vérifier que l'air qui s'est glissé dans ses intestins disparaisse afin que la tortue puisse plonger © Philippe Henry / OCEAN71 MagazineJe vois alors Antonio concentré, la seringue d’anesthésie à la main prêt à endormir la tortue marine. «Parfois, je me demande si ce que nous faisons n’est pas inutile… avoue Antonio en piquant l’animal avec délicatesse. Mais à chaque fois, j’efface très vite cette idée de ma tête. Ca fait 15 ans que j’opère des tortues comme celle-ci. A chaque fois, je découvre des tas de choses fascinantes sur elles

«Et encore vous n’avez rien vu. Dans quelques jours, nous remettons cinq tortues en liberté. Vous verrez comment un animal si maladroit à terre peut être si agile en mer,» ajoute Daniela avant d’éteindre les lumières de la salle pour ne laisser que le faisceau de la lampe d’opération.

>>> Publication du chapitre 4 la semaine prochaine <<<

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