Requin Reunion couverture

La Réunion, une île privée d'océan

Le requin, « grand architecte » des océans

Un triste record a été battu en 2015. Selon l’International Shark Attack File, la base de données mondiale recensant les attaques de requin, il y a eu 98 accidents dans le monde en une seule année. Six ont été mortelles, dont une en Australie, une à Hawaii, et une en Egypte. Les trois restantes se sont toutes déroulées sur le territoire Français.

L’île de la Réunion a vu les 40 kilomètres de sa côte Ouest frappés deux fois par ces accidents mortels en 2015. Ces tragédies se sont déroulées en pleine zone balnéaire.  Après quatre années d’une communication intense sur la «crise requin», le surfeur réunionnais est désormais une espèce en voie de disparition. L’interdiction préfectorale de pratiquer les activités nautiques sur l’ensemble des plages ouvertes de l’île sous peine d’amende a sonné le glas: la plupart des écoles de surf ont fermé boutique et  l’économie balnéaire a souffert comme rarement, peut-être encore d’avantage que lors de la crise du chikungunya en 2006.

Sur le mur du poste des maîtres-nageurs sauveteurs des Roches Noires, l'explication des différents drapeaux du risque requin est affichée © Andy Guinand / OCEAN71 MagazineLa situation est particulièrement paradoxale pour les clubs de plongée. D’un côté, la plupart des touristes refusent de faire leur baptême dans les eaux Réunionnaises, réputées infestées de requins mangeurs d’homme. De l’autre, les plongeurs aguerris en quête de sensations fortes sont déçus: les squales sont aux abonnés absents lorsque l’on se décide, équipé d’une bouteille, de partir à leur recherche. Pour dénoncer cette absurdité, les clubs sont allés jusqu’à proposer une offre d’un genre particulier: «Si vous voyez un requin, nous n’aurez rien à payer». Aucune plongée n’a jamais été remboursée.

Face à ces contradictions, et pour discerner la réalité des rumeurs, les autorités se sont naturellement tournées vers les scientifiques. Un léger problème s’est cependant présenté: «Nous n’avons pas pu répondre aux nombreuses interrogations, vu que la recherche sur les requins n’existait tout simplement pas avant 2011» me glisse Marc Soria, chercheur à l’Institut Français de Recherche et Développement (IRD). Dans son bureau climatisé de l’université Moufia à Saint-Denis, à l’abri de la chaleur étouffante en ce mois de décembre, ce docteur en écologie comportementale marine m’accueille pour parler des prédateurs marins à la Réunion. Autour d’une excellente tasse de café, il retrace la genèse de ses recherches: «Avant le début des attaques, personne ne s’intéressait aux requins. On entendait surtout parler du requin tigre, parce qu’il embêtait les pêcheurs en s’attaquant aux proies qui se trouvaient au bout de leurs lignes. Il était surtout considéré comme nuisible

Une carte postale datée du 31 mars 1907 montre un requin tigre capturé à Saint-Denis © Comité Régional des Pêches Maritimes et des Élevages Marins de La RéunionLe requin traîne effectivement derrière lui une mauvaise réputation qui se vérifie facilement: En 1956, la Palme d’Or à Cannes est décernée au documentaire «Le Monde du Silence», de Jacques-Yves Cousteau. Sur l’écran, l’hélice du fameux bateau La Calypso blesse mortellement un baleineau. La carcasse attire les prédateurs et le narrateur s’interroge: «D’où sortent-ils ces requins? Nous sommes loin de toute côte, il y a 5’000 mètres d’eau sous notre quille. Bientôt ils seront 30, à rôder avec insolence. Pour nous, plongeurs, le requin c’est l’ennemi mortel. Nous en avons souvent rencontrés, mais nous n’en avons jamais tant vus à la fois.» Plus tard, le film qui a aussi gagné l’Oscar du meilleur documentaire en 1957 montre des images de plusieurs squales mis à mort à même le pont du navire. «Tous les marins du monde détestent les requins, conclut le narrateur. Les plongeurs, eux, sont déchaînés. Rien ne peut retenir une haine ancestrale. Chacun cherche une arme, n’importe quoi pour cogner, crocher, hisser.»

Lorsque Bernard Seret, biologiste marin au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris et spécialiste des requins, a été envoyé par l’IRD en Afrique de l’Ouest dans les années 1980 pour étudier les raies, il se rappelle avoir observé des quantités phénoménales de requins sur les sites de débarquement, entre la Mauritanie et l’Angola: «A l’époque, personne ne s’y intéressait, et je suis tombé dans la marmite». Au fil des études et des publications, le « requinologue » français en apprend plus sur leur histoire: «Avec nos méthodes actuelles qui permettent de retracer les arbres phylogénétiques, nous voyons que le groupe de poissons cartilagineux que comprend les requins, les raies et les chimères, s’enracine à l’Ère Primaire, le Dévonien.» Vieux de 450 millions d’années, il est aussi connu sous le nom de « l’Ère des Poissons », quand les espèces marines étaient les maîtres du monde, bien avant les dinosaures. «Malheureusement, continue le biologiste marin, leur squelette cartilagineux se fossilise très mal. Il y a un certain nombre d’incertitudes, mais nous pouvons dire que les requins tels que nous les connaissons sont apparus il y a 150 ou 200 millions d’années. Ils ont survécu aux fameuses cinq grandes extinctions de la biodiversité.»

Cela fait si longtemps qu’ils sont présents au sommet de la chaîne alimentaire de nos océans qu’ils sont considérés comme les «architectes du monde», affirme poétiquement Rob Stewart dans son célèbre documentaire Sharkwater. Avec leur activité de prédation constante, ciblée sur les plus faibles individus, les requins ont poussé les espèces à l’évolution. Nous leur devons sans doute les impressionnantes techniques actuelles de camouflage et de nage en banc qu’utilisent de nombreuses espèces de poissons. Qui sait, les requins ont peut-être même motivé les premiers organismes à sortir de l’eau salée et trouver refuge sur la terre ferme, à l’abri de ces infatigables prédateurs?

Bernard Seret dans la bande dessinée "Les Requins" © B. Séret & J. Solé - Le Lombard (Dargaud-Lombard S.A.) 2016Leur biologie nous réserve aussi plusieurs surprises. «Ils ont un sixième et un septième sens, m’explique Bernard Seret. Comme la plupart des poissons, les requins possèdent ce qu’on appelle une ligne latérale qui permet de détecter les objets en mouvement dans leur environnement immédiat. De plus, ils sont équipés d’ampoules de Lorenzini. C’est un réseau de petites structures qui se trouvent principalement sur la face ventrale de la tête des requins. Ces petits organes captent les champs électriques émis par tous les organismes vivants, leur permettant de surprendre une proie qui se pense invisible, cachée dans le sable ou dans l’eau trouble.» Ces caractéristiques sont aisément observables, il suffit de disséquer un poisson après l’avoir pêché. En revanche, et jusqu’à récemment, le comportement des animaux marins dans leur environnement naturel a toujours été mystérieux car difficile d’accès.

Le requinologue du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris détaille la transformation qui s’opère aujourd’hui: «Nous assistons à un véritable boom des études de comportement des requins. Cette révolution a démarré grâce à de nouvelles balises, véritables petites merveilles d’électronique. Elles nous font faire des pas de géants dans la compréhension des mouvements des grands prédateurs marins.» Un grand requin blanc femelle baptisé Nicole a été marqué en Afrique du Sud en 2003. Grâce à sa balise archive, il a pu être suivi à travers tout l’Océan Indien, jusqu’en Australie. Pendant sa traversée océanique, il est régulièrement descendu à plus de 1000 mètres de profondeur. «Lorsque l’on analyse où Nicole est descendue, souligne Bernard Seret, ce n’est pas tout à fait au hasard. Elle a visé les reliefs des fonds marins, là où les lignes du champ magnétique se resserrent. L’hypothèse est la suivante: en se servant de ses ampoules de Lorenzini, le requin est capable de se situer en fonctions des variations du champ magnétique. Pour quelle autre raison descendraient-ils aussi profond? Pas besoin d’aller si bas pour avoir un coup de froid et se déparasiter.»

Avec de telles prouesses, il n’est pas surprenant que ces animaux soient devenus les maîtres des immensités bleues. Petit à petit, leur rôle primordial dans l’écologie marine se révèle. Ils sont désormais considérés comme la clé de voûte de nos océans, une responsabilité confirmée par l’étude «Cascading Effects of the Loss of Apex Predatory Sharks from a Coastal Ocean», parue dans le magazine Science de mars 2007. Les chercheurs de la côte Est des Etats-Unis ont démontré que la rapide disparition des grands requins de l’Atlantique a indirectement détruit une industrie de noix de Saint-Jacques vieille d’un siècle. C’est la cascade écosystémique: «Les espèces qui sont en bout de chaîne alimentaire, précise Bernard Seret, comme les requins pélagiques, ont un rôle régulateur. Ils sont les garants d’un équilibre entre prédateur et proie. Si on les enlève, des effets plus ou moins catastrophiques en cascade se produisent. Dans la plupart des cas observés, les conséquences sont défavorables pour l’homme.»

Un requin tigre semble voler dans une eau limpide © Jorge HauserComble de l’ignorance, l’homme est actuellement en train de pêcher massivement le squale à travers le monde, souvent comme prise accessoire, mais principalement pour alimenter l’énorme marché asiatique très friand de soupe d’ailerons de requin. La pratique qui consiste à couper les ailerons des squales avant de relâcher l’animal encore vivant dans la mer est connu sous le terme anglais de «finning». Il est très difficile d’en mesurer les impacts, car souvent cela se déroule à l’abri des regards indiscrets. Une étude de 2006 qui fait référence calcule un chiffre compris entre 26 et 73 millions de squales pêchés chaque année dans les océans du globe. Beaucoup avancent le nombre hallucinant de 100 millions de requins, une véritable hécatombe synonyme de bombe à retardement. Nul sait à quoi ressembleraient nos océans si les requins venaient à disparaître.

Au fil de ces révélations, l’animal mal aimé est devenu le symbole de la protection des océans. Une volte-face extraordinaire, motivée par les nombreux documentaires qui lui ont été consacré. Beaucoup d’associations écologistes ont lancé des programmes de sensibilisation et de protection. Aujourd’hui, peu de personnes ignorent que le grand requin blanc a été placé sur la liste rouge de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN).

Un grand requin blanc a d’ailleurs été pêché à la Réunion en octobre 2015, du jamais vu de mémoire de pêcheur local. C’était un juvénile, mesurant tout de même un peu moins de quatre mètres, plutôt maigre et couvert de parasites. Ne l’ayant pas identifié d’emblée, les pêcheurs l’ont mis à mort, par erreur. Car le grand blanc n’est pas le squale incriminé à la Réunion. En effet, les deux espèces qui posent problème sont le requin tigre et le requin bouledogue.

Sur les panneaux routiers autour des plages de Saint-Gilles, des graffitis avertissent du risque requin. Impossible d'y échapper © Andy Guinand / OCEAN71 MagazineLe requin tigre est relativement bien étudié car facile à attirer et à capturer. C’est un poisson migrateur et pélagique, c’est-à-dire qui vit en pleine mer. Cela ne l’empêche pas de venir explorer la côte. C’est d’ailleurs un spécimen de 3.50 mètres qui a tué Talon Bishop, le 14 février 2015 à l’Étang-Salé, sur la côte ouest Réunionnaise. La malheureuse jeune fille se baignait avec de l’eau à peine jusqu’à la taille.

Néanmoins, depuis 2011, l’écrasante majorité des accidents a impliqué une espèce bien précise: le bouledogue, un des requins les moins étudiés au monde. «C’est un poisson difficile à observer, me confirme Bernard Seret. Il apprécie les eaux peu ou pas salées, comme dans les estuaires, à proximité des embouchures, et même dans les fleuves. Des zones typiquement peu propices au tourisme aquatique.» Il est également appelé « requin du Zambèze », car il est capable de remonter et vivre dans les grands fleuves tel le Zambèze au Mozambique. Certains spécimens semblent même avoir renié leur passé de poisson d’eau de mer, ayant été pêchés au Brésil dans l’Amazone, à 3’700 kilomètres de l’océan.

«Ce gros requin qui peut atteindre près de 4 mètres de long et peser plus de 300 kilos, poursuit le biologiste du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, occupe toute la zone tropicale et subtropicale. C’est un requin qui vit le long des côtes et qui se lance parfois dans des migrations transocéaniques comme l’a montré le suivi d’une femelle marquée aux Seychelles, qui est allée mettre bas ses petits à Madagascar, puis est revenue aux Seychelles. Nous avons aujourd’hui un certain nombre de données sur cet animal, mais personne n’est encore capable de savoir combien de requins bouledogues visitent les côtes Réunionnaises

Ce poisson nous réserve décidément de nombreuses surprises.

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