Les nouveaux prédateurs du krill d'Antarctique

Une réserve naturelle très relative

En 1959, l’Antarctique obtient un statut légal unique au monde : le continent blanc est déclaré réserve naturelle consacrée à la paix et à l’étude scientifique. Les activités militaires et l’exploitation des ressources minérales y sont strictement interdites ; l’ensemble des animaux protégés.

 

Mais ce qui est vrai pour la terre (ou la glace) ne l’est pas forcément pour la mer. Contrairement au reste du monde, l’Antarctique est le seul territoire qui ne possède pas d’eaux territoriales (12 milles nautiques, soit 21,6 km), laissant la voie libre à une pêche industrielle non contrôlée à quelques centaines de mètres des côtes où vivent et se nourrissent les espèces protégées…

 

Dans les années 70, les premiers navires à pénétrer les eaux antarctiques pour capturer du krill sont les soviétiques. Très vite, les pêcheurs japonais les suivent. A cette époque, le krill sert d’aliment fourrage pour d’autres animaux d’élevage comme les batteries de poulets en URSS.

 

Le Nikolai Fichenkov, l'un des navires de la flotte soviétique de pêche au krill, ici en Ukraine en 2007 ©  Lutsenko Valeriy

 

On ne saura probablement jamais les quantités exactes que ces deux puissantes nations maritimes ont capturées pendant une décennie, car aucun organisme ne supervisait ou contrôlait alors la pêche du krill.

 

Il faut attendre 1982 pour voir apparaître la CCAMLR (prononcée «Camélar»), Commission for the Conservation of Antarctic Marine Living Resources*. Basé à Hobart en Australie, l’organisme est chargé de suivre les recommandations d’un comité de scientifiques afin d’établir, dans un premier temps, uniquement les quotas du krill. Ce qui lui vaut d’ailleurs le surnom de «Krill Convention». Mais voyant l’intérêt croissant de certains pays pour les eaux poissonneuses du grand Sud, les pouvoirs de gestion de l’organisme ont très vite été étendus à d’autres espèces comme la légine australe ou le poisson des glaces.

 

 

La CCAMLR prend alors plusieurs mesures, dites de «conservation», pour obtenir des statistiques dont elle manque cruellement. D’abord, elle utilise les zones de pêche de la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations) pour quadriller les eaux de l’Antarctique. Ensuite, elle fixe des limites de capture pour chacune de ces zones.

© Rodolphe Melisson / OCEAN71 Magazine

 

Pour la zone 48 (en rouge sur la carte), où le krill est présent en très fortes concentrations, une limite de capture maximale est fixée à 5,6 millions de tonnes par an. Consciente du très grand potentiel de la pêche du krill, la CCAMLR fixe une première limite «seuil» de 620 000 tonnes. Si cette dernière venait à être atteinte, l’organisme de gestion fixerait alors un nouveau quadrillage plus fin, afin de fermer les zones pêchées et réorienter le reste de la pêche vers celles encore très peu pêchées. Officiellement, la limite «seuil» n’a jamais été atteinte.

 

Il faut dire qu’à partir du début des années 90, la pêche du krill a connu une forte diminution, car l’éclatement du bloc soviétique a entrainé une dispersion de sa redoutable flotte de pêche. Il faut attendre le milieu des années 2000, avec l’apparition de technologies innovantes et de nouveaux débouchés économiques pour que cette pêche trouve un nouvel essor. Aujourd’hui, les eaux de l’Antarctique sont le théâtre d’une ruée vers l’or marine.

 

« Depuis 2009, les quantités déclarées varient entre 150 et 200 000 tonnes par année », explique Rodolfo Werner. Docteur en biologie marine, il est l’un des plus grands spécialistes mondiaux du krill d’Antarctique. Il travaille aujourd’hui comme consultant pour la Pew Charitable Trusts, une ONG américaine qui a été l’une des premières à s’intéresser au sujet.

 

Les navires de pêche du krill, comme ici le norvégien "Saga Sea", pêchent le long des côtes car les eaux antarctiques sont particulièrement dangereuses © Aker BioMarine

 

« Le problème n’est pas tant la quantité, puisque nous sommes encore loin des 620 000 tonnes de la limite seuil, mais la concentration géographique des captures, explique le scientifique. A ces latitudes, la haute mer est très dangereuse. Les navires de pêche ont beau mesurer 100 mètres, ils focalisent leur chasse là où ils sont les plus abrités des tempêtes, c’est-à-dire le long des côtes, entre les îles. C’est dans ces mêmes secteurs que les prédateurs terrestres, comme les phoques ou les pingouins, viennent chercher leur nourriture. Pour le krill, nous pensons que les hommes et les animaux sont déjà en concurrence. »

 

 * Convention sur la Conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique

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