Pearls of the Gulf © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

Le fabuleux trésor du golfe persique

Dans la caverne d’Ali Baba

Sur une rive du Creek, une tour de verre se dresse, plutôt modeste par rapport aux buildings géants qui l’entoure. Nous avons rendez-vous au quinzième étage de la National Bank of Dubaï. La porte blindée ronde pivote sur ses gonds, sans un bruit, et je n’en crois pas Jamila Bu-eisha, conservatrice du musée de la perle © Francis Le Guen / OCEAN71mes yeux: nous voilà dans la caverne d’Ali Baba! Partout des perles. Par milliers, par millions même… Dans des sacs, des plats; des perles brutes, en colliers… Nous sommes au coeur de la plus grande réserve mondiale de perles naturelles! Ce musée extraordinaire a été inauguré en 2003 et on n’y accède que sur invitation. Jamila Bu-eisha, la gardienne du trésor, nous accueille, dans son tchador impeccable. Elle raconte: «Ali Bin Abdullah Al Owais est né en 1925. C’était un marchand et, passionné par les perles, il commença à les collectionner jusqu’à sa mort en l’an 2000. Son fils, le Sultan Bin Ali Al Owais poursuivit son oeuvre et amassa au cours de toute sa vie une fabuleuse collection de perles naturelles, sans doute la plus importante du monde, qu’il légua ensuite aux peuples du Golfe, sous la bonne garde de notre banque.»

En égrenant une pleine poignée de perles d’un air songeur, Victor me précise que, dans les mythes et légendes locales, ces dernières sont associées à la longévité, la beauté et la perfection. C’était très cher, très précieux. Pour les hommes qui récoltaient les perles, elles constituaient bien plus qu’un objet de beauté: c’était un mode de vie. Avec peu de ressources à terre, ces perles étaient une opportunité extraordinaire offerte par la mer. «On dit aussi que le blanc de notre drapeau des Emirats arabes unis est un hommage à la couleur de la perle originelle», reprend Jamila.

J’apprends également que l’existence de ce marché attirait des plongeurs de partout: de l’île de Socotra, du Yemen, d’Oman, tandis que des marchands hindous, iraniens, ou venus d’autres pays arabes débarquaient à Dubaï pour vendre des textiles, des épices et du riz. Les hindous contrôlaient de fait l’industrie de la perle au milieu du XIXe siècle, exportant principalement sur Mumbai (Bombay), le plus grand marché de perles au monde. Le fruit de ces pêches miraculeuses restait rarement dans le Golfe où peu de gens pouvaient se les offrir. L’essentiel était exporté en Perse, en Turquie, en Inde, et vendu sur les marchés chinois et européens. Cette industrie explosa avec l’intégration dans le marché global, en particulier après le milieu du XVIIIe siècle.

«Vous savez, raconte Jamila qui aime parsemer son récit de chiffres éloquents, les plongeurs étaient bien peu payés pour cette matière brute si l’on considère la valeur que représentaient les perles. De 1790 à 1905, leur prix a été multiplié par six! Sur le marché de Mumbai, en 1917, un simple gramme de perles du Golfe valait 320 grammes d’or et 7,7 kilogs d’argent. C’est cette même année que Cartier pu s’acheter un building entier à Manhattan avec un seul collier de perles à deux rangs, d’une valeur de 1,2 millions de dollars! Entre 1830 et 1900 les perles du Golfe généraient un revenu annuel d’environ 1,75 millions de dollars. Au 20e siècle ce revenu est monté à 4 millions… »

C’est ainsi que pour satisfaire la demande, le nombre de bateau a augmenté, de 3’000 en 1810 à plus de 4’500, 90 ans plus tard. En 1907, Bahreïn en possédait plus de 2’000. A Dubaï, le nombre a triplé, positionnant le port comme un incontournable centre de commerce. En 1878, environ 35’000 hommes travaillaient autour de la perle dans le Golfe. Au début du 20e siècle, ils étaient 74’000. La population masculine entière de Dubaï, d’Abu Dhabi et du Qatar était dépendante de la perle et plus de 50% de la population du Koweit, du Sarjah et d’Umm al Qaiwain.

Des milliers de perles sont toujours déposées à la National Bank of Dubaï / © Francis Le Guen / OCEAN71 Magazine

Mais, à la fin du XIXe siècle, le Japonais Kokichi Mikimoto découvre le procédé de création de perles de culture. Et en 1916, elles envahissent le monde à raison de millions par an. C’est la ruine des pêcheurs traditionnels. Ici à Dubaï où les gens étaient extrêmement pauvres, la précarité s’est installée, parfois jusqu’à la disette. La dernière flotte perlière prit la mer en 1949 à une époque où les perles avaient déjà perdu 90% de leur valeur.

C’est alors qu’en 1932, la Standard Oil Company découvre du pétrole à Bahrain. Les explorations révèlent des champs immenses, un peu partout. A partir des années soixante, les premières exportations apportent aux Emirats une nouvelle source de revenu florissante. L’économie est reliée étroitement aux échanges. Du commerce des perles à celui du pétrole quelques années se sont écoulées mais le principe du négoce est resté le même. L’or blanc a simplement cédé la place à l’or noir.

Des perles plein les yeux, je me retrouve au dehors sous l’implacable soleil à mirages. Et je me prends alors à rêver à toutes ces huitres vues au cours de nos plongées. Depuis le temps qu’elles ne sont plus pêchées, nul doute que certaines d’entre elles renferment aujourd’hui le plus gros des trésors de nacre…

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