La conquête des Sargasses

Les Sargasses, une nouvelle ressource ?

La zone tropicale Atlantique n’est pas la seule à subir les assauts des macro-algues. Faisons un saut au cœur du Pacifique, en Polynésie française. Depuis les années 1980, deux variétés d’algues brunes s’invitent dans les lagons des îles où l’activité humaine est la plus forte, la Turbinaria ornata et le Sargassum pacificum. La biologiste Valérie Stiger-Pouvreau se souvient : «J’ai réalisé mes travaux de thèse sur l’envahissement des récifs coralliens par les algues brunes en Polynésie. L’une des deux espèces que j’étudiais était une Sargasse tropicale, à l’origine fixée, le Sargassum Pacificum. Je devais déterminer comment ces algues arrivaient à supplanter les colonies coralliennes. Dès que les récifs étaient fragilisés, les macro-algues s’installaient sur le substrat rocheux et prenaient la place des coraux.  Le Sargassum Pacificum a beau être une espèce fixée, elle a la capacité de flotter. J’avais alors émis l’hypothèse que c’était le moyen qu’elle utilisait pour coloniser les autres archipels. Comme ce que l’on observe aujourd’hui en Atlantique avec les Sargassum Natans et Fluitans, des radeaux flottants portés par les courants envahissaient les lagons.»

Plongée en mer des Sargasses © Tam Warner Minton  / FlickrL’histoire semble déjà avoir été écrite. La fragilisation des récifs coralliens, la diminution des poissons herbivores à cause de la surpêche, et l’augmentation de la pollution nutritive dans les lagons liée au développement des activités humaines sont autant de facteurs favorables à la prolifération algale. L’impact est économique et écologique. Que ce soit en Polynésie ou aux Caraïbes, le remède préconisé est le même pour un diagnostic équivalent. Le ramassage systématique des Sargasses à l’intérieur des lagons est conseillé pour limiter l’expansion. En Polynésie, où le phénomène est observé depuis plus longtemps, la réflexion s’est rapidement portée vers la nécessité d’utiliser les algues à l’échelle industrielle afin de s’adapter à ce nouveau contexte environnemental et de limiter leur prolifération.

Dans un article publié par le magazine Subaqua d’octobre 2015, le chercheur et plongeur Stéphane Jacquet s’appuie sur les travaux de Mayalen Zubia, maître de conférences en écologie marine à l’Université de la Polynésie Française. Son sujet porte sur la valorisation des deux espèces d’algues brunes invasives. Stéphane Jacquet rappelle: «À l’échelle internationale, les algues se révèlent aujourd’hui une source d’approvisionnement incontournable. Elles sont exploitées majoritairement dans le secteur de l’agroalimentaire, et sur le marché de l’alimentation humaine en Asie.» Notons au passage qu’au milieu d’une liste de pays orientaux consommateurs, le Brésil est cité, lui aussi.

D‘après les travaux de Mayalen Zubia, en Polynésie, c’est surtout la valorisation agricole qui intéresse les entreprises locales. «Les algues sont riches en minéraux, en oligo-éléments, en vitamines, en polysaccharides et de la présence de polyphénols et d’hormones de croissance», écrit Stéphane Jacquet. Ces qualités semblent idéales pour la fabrication de compost et d’engrais. Des essais sont en cours. Le graal serait d’en faire des engrais liquides, un produit à forte valeur ajoutée: «Ces algues proliférantes représentent donc une ressource prometteuse pour la Polynésie française et leur récolte permettrait de lutter contre leur extension géographique.»

Des scientifiques prélèvent des échantillons de plancton qui croise la route d'un petit banc de Sargasses © NOAA photo library Est-ce que cela suffirait pour mettre un peu de baume aux cœurs aux populations du Golfe de Guinée et des Caraïbes? Peut-être. C’est en tout cas en ce sens qu’il faut agir. En Côte d’Ivoire, l’océanographe Yacouba Sankaré reste positif: «Les Sargasses sont déjà utilisées comme compost. A l’échelle des communautés cela pourrait créer des emplois, une vingtaine par usine de fabrication! Un amendement qui pourrait être utilisé en agriculture biologique.» Du côté du CNRS, Philippe Potin se montre prudent: «Il faut définir ce que les Sargasses peuvent apporter au développement des îles et en faire des atouts. Cela demande beaucoup d’années et on s’inquiète d’un phénomène qui pourrait ne plus s’arrêter. Sa périodicité reste une inconnue». Mais le chercheur note tout de même que les algues d’échouages sont souvent intégrées à l’économie locale comme en Bretagne où le goémon est récupéré.

Valérie Stiger-Pouvreau est, elle aussi, convaincue que la récupération et la réutilisation des algues peut s’avérer payant: «Les alginates et polysaccharides que contiennent les Sargasses, s’ils sont de qualité suffisante, pourraient être valorisés pour de l’industrie agroalimentaire. Certaines des molécules actives pourraient même intéresser des  secteurs comme la cosmétique ou la pharmacie.» D’ailleurs, la société bretonne Algopack, qui fabrique une matière alternative aux plastiques conçue à base d’algues brunes, ne s’y trompe pas. Elle mène actuellement des recherches sur la valorisation des Sargasses. Si les domaines d’applications semblent nombreux,  ils restent pour l’instant coûteux. La récolte des algues demande par ailleurs une véritable organisation. Il est préférable de les récupérer au bon moment, c’est-à-dire avant qu’elles ne se dégradent ou qu’elles soient mélangées à du sable. Cela signifie qu’il faut les ramasser si possible en pleine eau, là où elles sont de meilleure qualité. La première étape consiste alors à repérer les nappes. Depuis 2014, le bureau d’étude martiniquais Nova Blue Environnement réalise un suivi des nappes via les images satellites. Un outil imparable pour prévoir les zones d’échouages en tenant compte de la courantologie, des vents et des profils de côte. A la demande du Ministère de l’Ecologie, le Centre national d’études spatiales (CNES) travaille aussi dans ce sens depuis le printemps 2015.

Le Sargator est un bateau conçu pour le ramassage en mer des algues flottantes type sargasses. © Sébastien FavierVient ensuite le choix des bons outils. Des systèmes de barrages, de filets, de déplacements des nappes ont été imaginés, et même parfois testés. En Guadeloupe, le Sargator a été conçu par une société locale pour ramasser les Sargasses dans un peu plus d’un mètre d’eau, grâce à un système de tapis roulant. Plusieurs entreprises ont répondu à un appel à projet de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) pour proposer des solutions de collecte et de valorisation des Sargasses. La présentation des résultats a eu en janvier 2016. Sur les 37 projets proposés, 14 ont été retenus. «800’000 euros ont été dédiés à cet appel d’offre, précise encore le biologiste Franck Mazéas. Ils font suite aux 2 millions d’euros accordés en mai 2015 par le Ministère de l’Ecologie. Ces fonds ont été débloqués pour les brigades vertes, pour les solutions de l’appel d’offre de l’ADEME, et pour des crédits afin de nettoyer en urgence les plages qui ne l’étaient pas depuis longtemps.»

Pour la suite, Franck Mazéas se montre assez optimiste: «On a fait de réels progrès, les systèmes d’alerte, de prévisions d’échouages, de mesure d’H2S par l’ARS se sont nettement améliorés depuis 2011. Des moyens innovants de collecte en mer sont en train de se développer, à terre également, des recherches sont en cours pour des ramassages plus respectueux». La valorisation des Sargasses est en marche, c’est une question de moyens financiers et de temps.

Tous les scientifiques rencontrés dans le cadre de ce dossier sur les Sargasses sont formels: ces dernières peuvent aussi avoir un impact positif. Damien Chevallier et ses collaborateurs qui étudient les tortues marines envisagent de corréler un suivi satellitaire des bancs de sargasses avec le comportement de tortues équipées de balises: «En mer les Sargasses protègent les tortues de nombreux dangers de prédations» analyse-t-il.  Et jusqu’à quel point les algues peuvent-elles influer sur les routes migratoires de ces animaux? «Un projet est en cours de développement aux Caraïbes pour étudier la faune qui vivent autour de ces radeaux», détaille-t-ilEn mer, les nappes de Sargasses jouent le rôle de DCP (Dispositif de Concentration de Poissons), de quoi satisfaire les écosystèmes et les pêcheurs. Yacouba Sankaré compare leur efficacité à celle de récifs artificiels: «Les pêcheurs y capturent  même les thons», s’exclame-t-ilEn Guadeloupe la population de daurades coryphènes s’y développe: «On est passé de 10 euros le kg à 20 euros les 3 kg de daurades», nous rapporte le biologiste Didier Potin.

Cette tortue olivâtre devrait réussir à s'extirper des Sargasses...Qu'en sera t-il demain ? © Terry Ross / Flickr Reste à savoir si la faune qui niche au cœur de la petite mer des Sargasses sera aussi diversifiée que celle qui peuple sa grande sœur du nord des Caraïbes. Rien n’est moins sûr. Pour le chercheur au CNRS Philippe Potin, «la biodiversité associée aux Sargasses que l’on trouve au large du Brésil, de l’Afrique de l’Ouest et des Etats-Unis semble moins importante que celles de la mer des Sargasses.»  Les espèces flottantes qui dérivent au large de l’Afrique et du Brésil, sont-elles vraiment les mêmes que celles de la mer des Sargasses ? Certes, elles sont identifiées comme S. fluitans et S. natans. Mais Valérie Stiger-Pouvreau, reste prudente: «Des études morphologiques ont été faites et décrivent ces espèces comme identiques, mais cela ne suffit pas. Nous devons mener une étude moléculaire, car malgré une apparente convergence de caractères, les formes étudiées peuvent être génétiquement différentes. Les comportements le seraient aussi».

La chercheuse au CNRS et ses collaborateurs de Marseille espèrent se rendre sur place en 2016 pour une étude de terrain. Son collègue Philippe Potin regrette un manque de moyens: «les médias nationaux ne s’intéressaient pas aux échouages de Sargasses avant 2014… Un minimum de pression médiatique pourrait peut-être générer plus de financements». En ce qui concerne le Golfe de Guinée, un groupe d’experts du programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE)  s’est réuni en novembre 2015 en Sierra Leone afin de travailler sur la gestion de l’invasion des Sargasses. Etant donné que la problématique est transatlantique, le PNUE prévoit d’aborder le thème des Sargasses lors de l’Assemblée des Nations Unies sur l’environnement en mai 2016.

Les Sargasses sont menacées depuis des années par des activités humaines dans leur milieu d’origine, la mer des Sargasses, où elles sont considérées comme une richesse. Elles sont pourtant un fléau quand, trop nombreuses, elles atteignent les côtes. Les Sargasses semblent avoir un double visage. Il aura fallu attendre qu’elles deviennent une menace pour qu’on s’y intéresse. «Des moyens importants sont encore nécessaires pour comprendre ce phénomène encore imprévisible à grande échelle. D’ailleurs, est-il amené à perdurer ou à disparaître? Nous n’en savons rien à l’heure actuelle», conclut Franck Mazéas.

 

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