La base aquarius au large de la Floride

Vivre sous la mer, rêve ou réalité ?

L’odyssée du programme Précontinent

Juin 1963 – En pleine mer rouge, à 30 kilomètres au large au Nord-Est de Port Soudan, une étrange expérience se déroule à 10 mètres de profondeur.

Les plongeurs de l'équipe Cousteau évoluant du hangar à soucoupe à leur habitat la "Denise" © The Cousteau Society

Au milieu des coraux et des poissons multicolores, une soucoupe sous-marine jaune remonte lentement des profondeurs pour rejoindre ce qui ressemble à un véritable petit village sous-marin. L’engin, éclairé par deux phares, pénètre dans son garage en forme d’oursin. Une fois à l’intérieur, deux hommes s’extirpent de l’habitacle. Il s’agit de Jacques-Yves Cousteau et de son fidèle plongeur, Albert Falco. Ils s’équipent de leur matériel de plongée, se mettent à l’eau après avoir traversé un puits situé à l’intérieur du garage et rejoignent en quelques coups de palmes une autre maison métallique immergée en forme d’étoile de mer, surnommée la «Denise». A l’intérieur, cinq plongeurs sont en train de vivre une expérience inédite : prouver qu’il est possible d’habiter et travailler pendant 30 jours dans la mer.

L’un d’entre eux est étendu sur son lit et écoute la radio. Un autre se fait couper les cheveux. Accroupi dans un coin, le plongeur Claude Wesly ouvre délicatement une cocotte-minute et en libère un perroquet envoyé par le bateau assistance ancré à la surface. En cas de problème de pression dans l’habitat, celui-ci sera le garde-fou. Wesly montre à l’oiseau à travers un large hublot les poissons-perroquets qui nagent autour de la «Denise». Aujourd’hui encore, en visionnant le film «Le Monde Sans Soleil» on pense qu’il s’agit de science-fiction. Ce n’est pourtant pas le cas. Toutes ces scènes sont bien réelles. Il s’agit de l’expérience appelée «Précontinent II» du commandant Cousteau, réalisée il y a 51 ans.

Deux océanautes de l'équipe Cousteau jouent au échecs dans l'habitat de Précontinent II en 1963 dans la mer Rouge © The Cousteau Society

L’aventure est tellement incroyable qu’elle est filmée. Quand le film sort au cinéma en 1964, le succès est immédiat. Récompensé par Hollywood une année plus tard, en 1965 : le film remporte l’Oscar du meilleur documentaire. Avec Cousteau, les Français deviennent en quelques mois des stars planétaires de l’exploration sous-marine.

«J’ai eu la chance de faire partie de toutes ces aventures de maisons sous-marines, raconte avec émotion Claude Wesly, aujourd’hui âgé de 84 ans. Lorsque Cousteau nous a proposé de le rejoindre pour réaliser ces missions, c’était comme proposer à un astronaute d’aller marcher sur la lune !» Neil Armstrong ne foulera le sol lunaire que cinq ans après Précontinent II, le 21 juillet 1969.

Dans la mer, les Français ne sont pas les premiers, puisque les Américains les ont devancés de peu avec leur programme «Man in the Sea», mais Jacques-Yves Cousteau lance un programme techniquement ambitieux et surtout très médiatisé : Précontinent I en 1962 (à Marseille) sera suivi une année plus tard par Précontinent II (en mer Rouge), puis en 1965 par Précontinent III (Saint-Jean-Cap-Ferrat).

Pour cette dernière mission, Cousteau place très haute la barre du défi. L’idée est de savoir si l’homme peut vivre et travailler dans les grandes profondeurs. Pour cette nouvelle aventure subaquatique, il fait construire une sphère en métal de 5,70 mètres de diamètre qui reposera, lestée, à 110 mètres de fond sur un châssis rectangulaire de 14 par 8 mètres. Pendant trois semaines, six océanautes vont alors prouver non seulement qu’il est possible d’habiter une telle maison, mais qu’ils peuvent y travailler, par exemple, en maintenant en état une tête de forage pétrolier. C’est un succès.

La sphère métallique de Précontinent III est mise à l'eau devant Saint-Jean-Cap-Ferrat © The Cousteau Society

Lorsque l’on demande aujourd’hui à Claude Wesly si les risques qu’il prenait avec ses camarades étaient importants, sa réponse est sans appel : « Avec Cousteau, rien n’était laissé au hasard. Il n’y avait pas de point d’interrogation. Nous n’avions aucune crainte que cela ne marche pas, car nous étions entourés par les bonnes personnes.»

A l’époque, l’équipe de choc que Cousteau avait réunie était effectivement dotée des meilleurs, pour maîtriser les problèmes techniques bien sûr, mais surtout pour les idées. Pourtant, bien que pertinents, certains projets sont aujourd’hui tombés dans l’oubli collectif.

Un exemple parmi tant d’autres : en décembre 1962, le commandant met à l’eau devant Nice ce qu’il a appelé «l’île flottante». Ancré sur les fonds marins grâce à une chaine, l’habitat flottant est constitué d’un tube métallique de 60 mètres de long immergé aux trois quarts, au sommet duquel est fixé une maison émergée pouvant accueillir jusqu’à quatre chercheurs. L’habitat est constitué de plusieurs chambres, d’une cuisine, de douches, d’une plateforme pour hélicoptère… un ascenseur permet de descendre dans la partie immergée du tube métallique afin d’observer ce qui se passe dans l’eau.

Le schéma de l'île flottante de l'équipe Cousteau qui sera mise à l'eau le 17 décembre 1962 © DR

Mais aussi incroyables et futuristes que furent ces projets, après Précontinent III, Cousteau abandonne la recherche sur les habitats sous-marins. Tout s’arrête net, presque du jour au lendemain.

« Cousteau avait prouvé que c’était possible, raconte Claude Wesly. Il a décidé qu’on allait faire autre chose…»

Voilà pour la version officielle. En réalité, Cousteau cherche désespérément des financements qu’il ne parvient pas à trouver en France. Il part alors aux Etats-Unis et décroche, grâce entre autres à ses succès cinématographiques, un contrat de plus de 4 millions de dollars avec la chaine de télévision américaine ABC. C’est le début de la série de télévision devenue culte, «The Undersea World of Jacques Cousteau», que plusieurs générations ont regardé chaque weekend.

L’architecte océanographe français Jacques Rougerie est l’un de ces premiers fidèles passionnés. «Lorsque j’ai regardé le film «Le monde du silence», j’ai eu une vraie révélation, raconte celui qui a transformé sa péniche en bureau, juste à côté de la place de la Concorde à Paris. J’étais étudiant en architecture lorsque Cousteau a commencé ses projets d’habitats sous-marins. Il avait réussi à montrer au public que la mer n’était pas une vaste étendue d’eau inerte. En regardant la scène culte dans laquelle les plongeurs descendent dans les profondeurs de la mer avec leurs torches, on réalise que l’océan est en réalité une explosion de couleurs et de vie. J’ai dès lors décidé de mêler architecture et océanographie. Il y avait là une évidence !»

Le schéma de la mission Précontinent II en mer Rouge, en 1963 © The Cousteau Society

Rougerie met ici en lumière un des éléments clés qui permet de comprendre pourquoi la recherche exploratoire des habitats sous-marins en France a été négligée et abandonnée. Cet élément, c’est l’image culturelle de la mer.

« Aujourd’hui, les jeunes s’approprient les codes de la mer. Ils commencent à la comprendre et à l’aimer en pratiquant des sports nautiques toujours plus nombreux, poursuit Rougerie. Mais avant, il faut se remémorer que la mer était associée à l’image de la mort. Quelques exemples : les navires qui font naufrage, les marins qui disparaissent, les monstres marins, la mer qui devient noire et menaçante lors des tempêtes… le pire ayant été bien évidemment le film de Steven Spielberg en 1975, “Les dents de la mer”. On ne réalise pas le mal qu’il a causé dans l’inconscient collectif. Avant, les gens craignaient la mer. Avec ce film, ils se sont mis à avoir peur de ce qu’ils pourraient y voir. C’était le pire des scénarios.»

Rougerie sait de quoi il parle. Il a dessiné et conçu dans les années 80 plusieurs appareils d’exploration maritime, ainsi que de nombreux habitats sous-marins (que nous étudierons dans un chapitre ultérieur). A chaque expérience, il s’est heurté à la réticence des scientifiques mais surtout à l’incompréhension des autorités françaises… entre autre parce que ces habitats créent un vide juridique. «A mon grand regret, quand vous formulez des idées comme celles-ci, en France, vous vous faites “fusiller”. On vous prend pour un illuminé. Ça a été le cas presque pour tous mes projets. Est-ce que ce ne serait pas un peu la mentalité française de s’auto-mutiler quand on a des bonnes idées ? C’est malheureusement très probable.»

Malgré la renommée internationale de Cousteau et ses expériences futuristes, il n’y a pas en France de réelle volonté politique de s’intéresser à la possibilité d’habiter dans la mer. Sans financements, l’hexagone ne va pas plus loin dans ces expérimentations et ne saisit pas l’opportunité de se positionner comme précurseur, au même titre que les Etats-Unis qui, aujourd’hui, sont irrémédiablement associés à la conquête spatiale.

Les restes du village de Précontinent II au large du Soudan en mer Rouge. La photo a été prise en 2008 © Jacob Sonne

Au large du Soudan, dans les eaux chaudes de la mer Rouge, les requins évoluent aujourd’hui paisiblement autour des habitats sous-marins de Précontinent III à l’abandon. Des maisons épaves que la nature est en train de lentement coloniser… et de faire oublier.

Le chapitre 3 de notre dossier sera publié le vendredi 27 juin 2014.

NOTA © La photo principale du dossier a été prise par Stephen Frink

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