enfer au paradis des chagos

Un Antarctique tropical

Plymouth en Angleterre, 1996.

Les scientifiques du laboratoire marin n’en reviennent pas. Pendant plusieurs jours, les chercheurs étudient des échantillons prélevés à plus de 9’500 kilomètres et les résultats sont stupéfiants. Ils sont obligés de renouveler l’expérience pour s’assurer de la validité de leur résultat. Mais ils doivent se rendre à l’évidence : la qualité de l’eau qu’ils viennent de tester est une des plus pures jamais enregistrées sur la planète.

L’archipel des Chagos est l’un des lieux les plus reculés dans le monde © DR

Le niveau de contamination est si bas qu’il est comparable aux eaux glacées de l’Antarctique, l’endroit le plus éloigné de toute civilisation. Pourtant, les échantillons proviennent d’un climat tropical où la température de l’eau est en moyenne de 27°C toute l’année. Les prélèvements ont tous été faits aux alentours de Diego Garcia, la plus grande île de l’archipel des Chagos, sept degrés de latitude au sud de l’équateur.

Diego Garcia ressemble à un fer à cheval avec seulement une seule passe d’entrée, située au Nord. Elle fait partie des trois seules îles habitables de l’archipel. Les 52 autres îlots et atolls émergent à peine de l’océan et sont par conséquent extrêmement vulnérables aux marées. Une légère surélévation de la mer suffirait à submerger la quasi-totalité de l’archipel. Un rien pourrait engloutir à jamais ce paysage de carte postale.

D’un autre côté, l’archipel des Chagos, qui est un des atolls les plus grands du monde, déborde de vie sous-marine. « C’est simple, où que vous vous trouviez, il y a des poissons partout, m’explique Tom Lawler lors d’une interview. Tom fait partie des quelques navigateurs modernes à avoir été autorisés à accoster sur les îles du Nord durant un voyage entre la Malaisie et Madagascar. On regardait l’eau s’agiter autour de nous. Des thons coursaient des bancs de poissons-appâts en bondissant dans les airs. Le soir, on mettait une ligne à l’eau. Celle-ci n’avait pas le temps de toucher le fond qu’un poisson avait déjà mordu. Dès qu’on attrapait un vivaneau rouge de deux kilos on pouvait ranger la canne jusqu’au prochain repas. »

Des analyses britanniques de l’eau de mer prélevée dans l’archipel ont montré qu’elle était presque aussi pure que l’eau de l’Antarctique © DR

Tom et sa famille sont des privilégiés. La navigation autour de ces îles est normalement prohibée. « Il n’y a pas de tourisme à proprement parler aux Chagos, me confirme Elisabeth Whitebread, administratrice du Fonds de conservation des Chagos. Il est assez rare que les navires soient autorisés à faire halte aux Chagos. Ceux qui sont autorisés peuvent ainsi prendre un peu de répit lorsqu’ils traversent l’océan Indien. Mais cet arrêt est toujours bref et le permis coûte très cher. Il n’y a que comme ça que nous pouvons préserver cet endroit unique au monde. » 

« L’autorisation que nous avions était valable pour 30 jours seulement, confirme Tom Lawler. Nous nous sommes d’abord rendus à Peros Banhos, un des atolls du nord de l’archipel. Nous avons immédiatement été approchés par une patrouille qui nous a contrôlés. Nous avons ensuite accosté devant l’«Ile du Coin». Un véritable “coin” de paradis ! », s’exclame Tom.

Quelques navires privés ont chaque année l’autorisation de s’arrêter pour un maximum de 30 jours dans les îles du nord de l’archipel © Tom Lawler

Mais le paradis a un prix : son règlement est très strict. Il est par exemple interdit de pêcher au harpon ou de plonger avec des bouteilles. Seule la pêche à la ligne, pour sa propre alimentation, et des balades avec masque et tuba sont autorisées. Si il est possible de descendre à terre, il est en revanche strictement interdit de repartir avec quoi que ce soit. Une simple noix de coco peut coûter cher.

« Nous avons rencontré des Canadiens qui étaient descendus à terre et avaient attrapé un crabe qu’ils avaient ensuite mangé sur leur bateau. Il se trouve que ce crabe est une variété terrestre du bernard-l’hermite qui est protégée, me raconte Tom Lawler. Comme beaucoup, ils ont raconté leur repas sur leur blog… Et bien le jour suivant, la patrouille du BIOT a débarqué et leur a demandé de quitter l’archipel immédiatement. »

BIOT est l’abréviation de « British Indian Ocean Territory », un acronyme qui rappelle que l’île est un territoire au statut particulier, directement placé sous le contrôle de Sa Majesté la Reine d’Angleterre. Mais la propriété de ces îles un peu particulières a changé maintes fois de mains au cours de l’histoire.

Les navigateurs portugais ont été les premiers à apercevoir l’archipel au début du XVIe siècle. Les îles lointaines étaient alors totalement inoccupées. Diego Garcia ne sera effectivement habitée qu’à partir du XVIIIe siècle. Elle servait alors d’arrêt stratégique aux navires qui transitaient entre l’Europe et l’Asie pour le commerce des épices. A l’époque, ce sont principalement la France et le Royaume-Uni qui se sont disputés la possession de Diego Garcia, une île qu’ils jugeaient déjà à l’époque stratégique.

L’isolement de Diego Garcia en fait l’endroit idéal pour  déporter les malades contagieux de l’île Maurice, alors colonie française située à plus de 2’000 kilomètres. Le premier établissement permanent dans l’archipel a d’ailleurs été un lazaret de lépreux. Diego Garcia sert par la suite à la production de noix de coco, un commerce très profitable exploité par des esclaves venant du Mozambique et de Madagascar.

A terre, des ruines prouvent que des habitants vécurent sur l’archipel des Chagos © Tom Lawler

Le destin des Chagos prend un nouveau tournant lors du traité de Paris en 1814. Napoléon vaincu, les vainqueurs se sont partagés les territoires français d’Outremer. L’île Maurice et les Chagos passent alors sous contrôle anglais. Les nouveaux propriétaires intensifient alors la production de copra afin de répondre à la demande mondiale grandissante d’huile de coco.

En 2013, dans son essai « A Brief history of the Ilois experience » Ted Morris écrivait : « Aux Chagos, après l’abolition de l’esclavage et l’émancipation des autochtones en 1840, de nombreux insulaires migrèrent hors de l’archipel. Mais nul doute que certains sont restés, d’autres y sont même retournés. Ces derniers sont les ancêtres des Chagosiens qui, aujourd’hui, désignent l’archipel comme leur patrie. »

Au cours du XXe siècle, le destin de Diego Garcia et des Chagos allait basculer une fois de plus. À des milliers de kilomètres de l’archipel, une autre guerre –très froide- entre les grandes puissances mondiales de l’époque allait changer l’équilibre du monde entier et celui de ce petit coin d’Antarctique tropical par la même occasion.

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