Exclusif – L’étrange yacht de Lampedusa

« Vous voyez ce bateau à moteur blanc là-bas, tranquillement amarré au milieu des quelques navires de plaisance du port ? Renseignez-vous mais beaucoup disent ici qu’il appartiendrait à la famille Ben Ali… Qu’il aurait servit à la fuite de l’un de ses membres… ».

DSC2146 110423 Renault 300x199 Exclusif   Létrange yacht de LampedusaJe n’ai pas besoin de croiser longtemps le regard de Lorraine pour confirmer mon étonnement. Un yacht de la famille Ben Ali, ici, dans le port de Lampedusa ? Ce même port dans lequel arrivent au péril de leur vie des milliers d’immigrés depuis le début de l’année ? Cette histoire semble absurde… d’autant plus qu’à quelques dizaines de mètres de là, des centaines de navires en bois s’entassent dans des cimetières à bateaux…

Nous étions arrivés depuis plusieurs jours à Lampedusa et nous tentions de raconter une autre histoire que celle qu’une majorité de nos médias présentent au public. Celle de cette île et de ses habitants au destin hors du commun, obligés de faire face à une situation si exceptionnelle qu’elle nous a encouragés à venir écouter nous même leur version des choses. Ce minuscule rocher italien planté au milieu de la Méditerranée fait beaucoup parler de lui depuis que le peuple tunisien s’est révolté contre son dictateur au début de l’année. Déchu, le couple présidentiel Ben Ali-Trabelsi s’était enfui par la voie des airs en Arabie Saoudite. D’autres membres du clan ont tenté de rejoindre la France (avant d’être finalement détournés par nos autorités) ou le Canada. Beaucoup ont été arrêtés avant même de pouvoir quitter la Tunisie. Certains au milieu même des touristes apeurés par les événements dans l’aéroport de Tunis. Quelques rares membres de cette si grande famille seraient parvenus à s’enfuir par la mer. Le bateau que nous a désigné du doigt notre contact de Lampedusa pourrait être l’un d’entre eux.

DSC1856 110421 BateauMigrantSousMadone 110421 BateauMigrantSousMadone 300x199 Exclusif   Létrange yacht de LampedusaDès le lendemain, nous tentons d’en savoir plus. Le bruit court sur l’île que le navire se serait présenté dans un premier temps devant le port de l’île et aurait demandé par radio le statut de réfugiés pour ses trois occupants… Selon un autre contact, le yacht mystère serait arrivé aux abords de l’île environ trois jours après que la révolution ait éclaté en Tunisie, vers le 20 décembre, et que ses occupants seraient des policiers tunisiens en fuite. Ce statut aurait été refusé aux passagers du yacht par les gardes-côtes italiens, soulignant le fait que l’on ne peut pas être des réfugiés dans un bateau si luxueux. Pourtant, il aurait finalement pénétré dans le port, prétextant un problème moteur (*). Une légende court parmi les habitants de l’île : cette embarcation aurait permis à un neveu de Ben Ali de s’enfuir. Le premier larron serait parti en avion dès le lendemain de leur arrivée. Quelques jours plus tard, le capitaine du bateau aurait plié bagages volant des objets de valeur à bord afin de financer son départ en catimini grâce à un navire de pêche italien, direction la Sicile. Depuis, aucune nouvelle. Le yacht est amarré sur un ponton du port, presque laissé à l’abandon ; seul un matelot tunisien en civil garde le bateau en logeant à bord et en l’entretenant.

Ce navire n’est pas à proprement parler un « yacht ». Il s’agit d’un bateau à moteur blanc de construction italienne, à première vue flambant neuf. Plus précisément, il s’agit d’un Cranchi Atlantique 43, soit 13 mètres de long. De notre bureau de Paris, Julien avait eu le temps d’appeler le représentant de la marque Cranchi sur la Côte d’Azur et se faire confirmer le prix de ce modèle neuf : environ 450 000 euros.

Discrètement, je prends quelques photos. La coque est propre, le pont impeccable, de jolis coussins sont installés sur les sièges à l’arrière. Première surprise, le navire ne possède aucun nom, aucun port d’attache, seul un pavillon italien flotte à l’arrière. Rien d’autre. Même la bouée de secours ne possède aucun nom ou numéro d’immatriculation qui nous permettrait de l’identifier. Cette absence est inimaginable en Europe. Pas d’immatriculation, pas de navigation… normalement. Il s’agit réellement du bateau mystère. En se mettant sur la pointe des pieds, Lorraine arrive toutefois à repérer quelques mégots écrasés dans un cendrier. Quelqu’un vit effectivement à bord.DSC1852 110421 Renault 300x199 Exclusif   Létrange yacht de Lampedusa

Notre contact nous avait prévenu : « si vous croisez le marin, n’hésitez pas à lui dire que vous êtes français, il devient alors très amical. Vous pourrez engager la conversation. Peut-être même monter à bord. » Mais alors que nous rebroussions chemin bredouille, un homme travaillant sur un bateau voisin nous interpelle. « Vous parlez français ? » me dit-il avec un large sourire en me serrant la main. « Je m’appelle Salem. » Son accent me fait dire que nous sommes tombés sur la bonne personne. Nous échangeons quelques mots puis il nous invite à prendre l’apéritif à bord. Nous prenons place autour d’une table à l’arrière du bateau. Pendant que Salem nous sert un mousseux italien de première qualité, je lui demande l’autorisation de visiter son appartement flottant. Je découvre alors un véritable palace avec toutes les commodités : plusieurs télévisions, dont une habilement dissimulée dans un meuble, une connexion satellite, une cave à vin, un lave-vaisselle, un lave-linge, deux cabines, une avec un lit double et la sienne composée de 2 couchettes… Autant d’équipements qui nous laissent penser que ce petit bijou a été aménagé comme n’importe quel grand yacht de luxe. Je fais le tour du propriétaire recherchant en particulier une plaque ou une inscription qui pourrait l’identifier. Je fais mine d’être fortement intéressé par le poste de pilotage. C’est normalement à cet endroit que nous pourrions trouver le matricule du bateau. Je soulève la bâche qui protège les commandes et j’inspecte tout ce que je peux en m’exclamant à chaque découverte… mais aucune information intéressante n’est trouvée. J’essaie ensuite d’en savoir un peu plus sur le moteur et lui demande à le voir, autre moyen de trouver un numéro de série… toujours rien. Même le radeau de survie est vierge de toute immatriculation. Nous nous installons de nouveau autour de la table et faisons plus ample connaissance.

Salem est svelte, environ 1,90 mètre, le visage assez marqué, des mains robustes. Un détail nous frappe : il manque deux phalanges à son index de la main droite, son majeur est bien amoché. « Pendant une plongée, un requin m’a arraché une partie de la main… », explique Salem. En croisant le regard de Lorraine, je constate qu’elle aussi reste dubitative quant à cette explication…

L’homme que nous avons en face de nous se dit être germano-tunisien. Toute sa famille se trouverait aujourd’hui en Allemagne. Il ne veut pas les retrouver car il aime trop la Méditerranée, même s’il nous vente à plusieurs reprises l’ordre et l’austérité de la vie allemande. Il n’est ni catholique ni musulman. Il nous montrera même son passeport maritime pour nous assurer qu’il a bien 46 ans. Ce sont des photocopies car l’original se trouve chez la police financière italienne.

Lorsque nous abordons le sujet sensible du réel propriétaire du bateau, il nous répond du tac-o-tac : « Il m’appartient. » Mais quelques minutes plus tard, je tente de le relancer amicalement. Là, son visage se ferme. Il me lance sèchement sa réponse entre les dents : « Crois-tu vraiment que je vais te le dire ? » Malgré cette remarque, il ne semble pas du tout suspicieux vis-à-vis de notre curiosité grandissante à son égard. Il reste juste très évasif sur la raison de sa présence ici et pourquoi il ne peut retourner en Tunisie. Le discours est confus. Tout ce qu’il dira est contredit quelques minutes plus tard, ou ostensiblement déformé. Sa maison aurait été incendiée par les révolutionnaires, ses chiens de race massacrés et ses biens volés… Il refuse de parler de Ben Ali, de la situation là-bas et de l’emploi qu’il y exerçait… Nous essayons alors d’en savoir plus sur son avenir. Salem nous explique que le propriétaire aurait fait mettre le bateau à son nom via la création d’une société… et qu’il désire maintenant l’utiliser pour le tourisme à Lampedusa afin d’emmener de riches clients faire de la plongée. Il ajoute même qu’un autre bateau de 26 mètres est actuellement en construction… pour lui. Nous n’en saurons pas plus. Nous quittons finalement notre hôte à la nuit tombée, après avoir avalé notre deuxième apéritif, un verre de vodka-pêche-schweppes… sans même avoir pu tirer la moindre explication plausible, mais avec une certitude : non seulement le yacht est très mystérieux, mais son actuel occupant l’est tout autant.   

Le 2 juin, le navire a été placé sous séquestre par la police italienne sur demande des autorités judiciaires tunisiennes. Selon l’agence Tunis Afrique Presse, ce mystérieux yacht serait enregistré en Tunisie sous le nom de Kais Ben Ali, un des neveux de l’ex-président exilé en Arabie Saoudite, Zine el-Abidine Ben Ali. Kais Ben Ali est le fils de Moncef Ben Ali, trafiquant de drogue condamné par contumace en France à 10 ans de prison et décédé sans avoir purgé sa peine.

En janvier, des rumeurs avaient annoncé l’arrestation de Kaïs Ben Ali à Msaken, dans la région du Sahel à la suite d’un face à face sanglant avec les forces de police tunisiennes. Il semblerait pourtant qu’il soit aujourd’hui toujours en liberté, très loin des geôles tunisiennes. Il aurait peut-être trouvé la meilleure fuite. Qui aurait cherché un membre du clan Ben Ali s’enfuyant au milieu du flot continu d’immigrés ? Personne. Une fortune de mer pour les fortunés de Tunisie. Un paradoxe à la hauteur de la situation : certains « réfugiés » voudraient bien qu’on ne parle pas trop d’eux… non pas les Tunisiens qui tentent de rejoindre certains membres de leur famille en Europe, mais bien les membres de l’ancien régime.

 

Par Philippe Henry, Lorraine Laviale et Julien Pfyffer / Océan 71

 

* Les lois maritimes imposent à tout port, peu importe le pays, d’accueillir temporairement un navire en difficulté.

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