Nous sommes donc arrivés en Sicile. L’une des plus importantes îles de Méditerranée. Il ne nous faut pas longtemps pour réaliser que nous ne sommes très clairement pas encore en haute saison. Les ports sont encore très loin d’être pleins. Les quelques navires que nous croisons en mer comme dans les marinas, de Marzamemi, de Syracuse ou de Catane sont tous en chemin pour rejoindre la Grèce. Je n’ose imaginer le monde que nous allons retrouver lorsque nous arriverons dans cette zone. Elle semble être LA destination d’une très grande majorité des navires de plaisance français, italiens ou anglais. Mais nous n’en sommes pas là.
Pour l’instant, notre objectif est de découvrir plus en profondeur la côte Est de la Sicile. De prime abord, l’île italienne croule sous le chômage, la pauvreté et la crasse. Quelques ruines grèques et romaines sont éparpillées ça et là comme pour rappeler aux gens le passé glorieux des cultures anciennes de Méditerranée. Comment en sommes-nous arrivés là ? Que s’est-il passé pour que le bassin méditerranéen soit devenu la risée de l’Europe « industrielle ». Une région du monde tombée en décrépitude, alors que le nord de l’Europe est devenu la force motrice de tout notre vieux continent ? Je ne parviens pas à me faire à l’idée que ce que nous appelons « révolution industrielle », modernisme et autres avancées technologiques se soient faits aux dépens de ce bassin autrefois si riche culturellement et économiquement.
Notre première étape, le petit port de Marzamemi, peut se résumer à un petit port tranquille. La sieste est de rigueur et il est certain qu’une bonne partie de l’après-midi, les âmes qui y vivent se font bien rares autour du port. Toutefois l’accueil est sympathique. A notre surprise, les trois quarts des voiliers amarrés à notre ponton sont des Français qui ne rêvent que d’une chose… rejoindre la Grèce. « La Sicile ne vous plait pas ? N’y a-t-il vraiment aucun intérêt à y rester un peu ? » Les réponses varient légèrement, mais dans l’ensemble, nous sentons que ce n’est pas la folle excitation. « On l’a fait une fois ; c’est pas mal, mais aujourd’hui, on veut rejoindre la Grèce au plus vite. » Encourageant…
Une petite navigation de quelques heures nous permet de rejoindre Syracuse. Les guides sont presque tous formels, il s’agit de l’une des plus belles villes de Sicile. Les vestiges grecs et romains sont parmi les mieux conservés de Méditerranée. Effectivement, la vieille ville est magnifique. En arrivant, la forteresse qui semble toujours surveiller le large des éventuels envahisseurs est impressionnante. En s’amarrant, le ponton est rempli d’Anglais et de Français (pour quelques uns d’entre eux arrivant de Tunisie) qui ne pensent que par et pour la Grèce. Le paradoxe est important. En lisant le journal, nous découvrons que le pays vient de décrocher une nouvelle aide économique de 60 milliards d’euros pour éviter le désastre. Très loin des places boursières et des couloirs de Bruxelles ou ces aides sont accordées, les touristes de la mer ne pense qu’à le rejoindre. Il est vrai que l’économie mondiale n’est pas prête de modifier la beauté figée de ses îles. Du moins, pas encore.
Quelques jours à Syracuse et nous faisons le tour de la ville, de son parc archéologique important et de son vieux quartier, modelé et remodelé par les temps et les civilisations successives qui l’ont envahi. Au détour de quelques ruelles, nous découvrons l’une de ses plus importantes attractions : son marché.
Légumes frais de saisons, épices, bouteilles de vin rouge presque noir, miel de la région, et surtout de très nombreux poissons. Des centaines de kilos d’anchois, de rouget, de dorade, de loup, d’espadon et de thon rouge s’étalent sur les comptoirs. Les prix ne sont pas annoncés à voix hautes. Ils sont hurlés, à tel point qu’il est parfois difficile de s’entendre penser. Mais ce marché où se pressent des milliers de personnes chaque matin de la semaine et du weekend est un réel plaisir pour plusieurs raisons. Il rappelle d’abord la culture du marché, par opposition à celle de la grande distribution, dans lequel on achète que ce que l’on trouve et non ce dont on pourrait éventuellement avoir besoin. Le marché répond aux besoins des gens avec produits locaux à disposition ou non suivant les saisons. Nous sommes en pleine saison de la pêche au thon rouge, nous en trouvons dans chacune des poissonneries… c’est aussi simple que cela. Sur le coup je ne peux m’empêcher de repenser aux nombreux vendeurs de poissons parisiens que j’avais rencontrés durant notre enquête sur le thon rouge. Tous ou presque avaient avoué ne plus en commander de peur d’être pointés du doigt par les passants. « Nous pourrions être traitées de tous les noms à cause de la rareté de l’espèce », m’avait expliqué alors l’un des patrons. Triste que le thon rouge soit tant au centre des inquiétudes alors que d’autres poissons auraient aujourd’hui bien plus besoin de ce genre de publicité.
Alors que nous rentrons du marché, nous rencontrons un couple de Français recherchant désespérément des cartes nautiques de la Sicile. « Nous voulons nous enfuir de Méditerranée !!! Nous revenons de Grèce où nous avons passé l’essentiel de l’hiver. C’est un enfer ici. Soit c’est le calme plat, soit c’est la tempête. En plus les gens sont désagréables, les ports coûtent soit une fortune, soit ils sont complètement laissés à l’abandon… Vous verrez en Grèce. Nous ne comptons plus les ports où il n’y a plus d’eau ni d’électricité. Depuis que le pays va mal, on a l’impression qu’ils ont tout abandonné… On ne pense qu’à une chose, c’est partir d’ici. Et comme nous avions prévu de rester plusieurs années en Méditerranée, nous n’avons aucune carte de cette région. » Je leur demande alors un peu surpris où comptent-ils partir : « Les Antilles… Nous ne pensons qu’à cela depuis plusieurs mois. Je veux juste sortir de Méditerranée ! C’est devenu pour nous un enfer !! »
Nous commençons à peine à découvrir cette mer de toutes les contradictions, mais il est vrai que c’est la première fois que nous rencontrons un avis aussi tranché sur la question. Espérons qu’ils ne seront pas nombreux. La Méditerranée est belle. Nous le croyons toujours.
Julien Pfyffer / Océan 71
















