Traversée Mahdia-Lampedusa : quatrième et dernier jour

13 septembre 2011.

Ce matin, je me suis réveillé à 5h00. Je commence à vraiment ressentir la fatigue. D’autant plus que cette nuit, la mer a été agitée. Le voilier a roulé dans tous les sens. Une vraie machine à laver. Pas facile de fermer l’œil. Je dors dans la cabine avant et à chaque fois qu’une vague tape sur l’étrave, le bruit me réveille. Un son inhabituel m’a fait carrément sortir du bateau. J’ai imaginé que mon kayak était mal sanglé sur le pont. Mais comme cela arrive bien souvent sur un voilier, le bruit ne vient jamais d’où l’on pense. J’ai fini par solutionner le problème en me fourrant des boules Quiès dans le fond des oreilles !

Avant de prendre la mer, je commence à rédiger mon journal quotidien pendant que Georges déplace le voilier au moteur, vers le nord, afin de revenir au point GPS que nous avions quitté la veille. Cette nuit, le voilier a dérivé de 6,79 milles vers le sud (12,5 km) ! Il est exactement 8h48 lorsque nous passons au sud de l’îlot de Lampione. C’est un gros rocher inhabité qui ne représente un réel intérêt l’été que pour les plongeurs qui s’y rendent en bateau à partir de Lampedusa.

En sortant de ma cabine, je me rends compte que Georges n’a pas l’air bien. Il est pâle et me dit que sa tension est très basse. Il m’annonce alors qu’il n’ira probablement pas jusqu’à Malte avec moi… Ce n’est pas vrai !… Je vais devoir rester à Lampedusa pour trouver un autre bateau accompagnateur ? Cette île est une véritable malédiction pour moi ! Dire qu’en Tunisie, j’avais refusé de partir avec un marin qui proposait de me suivre jusqu’à Lampedusa uniquement. Avec Georges, je me voyais déjà arriver à La Valette où m’attend le club de kayak de Malte. J’apprendrai d’ailleurs plus tard que le capitaine du port nous avait réservé une place gratuite à quai pour cinq jours…

Je regarde Georges avec compassion et je dois bien avouer qu’avoir un problème de santé à 14 milles des côtes les plus proches n’est pas la meilleure qui pourrait lui arriver ! Par le passé, Georges a déjà eu des problèmes cardiaques. Il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là ! Je le rassure et lui dis que ce n’est pas grave. Ce qui compte en premier lieu, c’est sa santé ! On va arriver tranquillement sur l’île aujourd’hui. Il pourra être examiné par un médecin. Mais au fond de moi, je suis extrêmement déçu. Je suis dans la plus grande incertitude pour la suite de mon expédition. Comment trouver quelqu’un à Lampedusa qui puisse m’accompagner jusqu’en Sicile… Cela a été tellement dur que j’ai du aller en Tunisie pour trouver sur place quelqu’un comme Georges.

Ce matin, la mer est bien formée. Les vagues ne sont pas très grosses mais elles sont hachées. Ce sont les pires. Le vent doit être contraire au courant probablement. Nous arrivons au point GPS de la veille alors que je termine mes étirements. Il est difficile de se placer aux coordonnées exactes. Ne voulant pas trop faire de manœuvres périlleuses avec un voilier de 13,70 m, Georges me laisse un peu en arrière de la position. Ce n’est pas grave. Malgré la houle, ce sera une petite journée de toute façon !

plandenavigationalex 300x196 Traversée Mahdia Lampedusa : quatrième et dernier jourSelon Georges, qui ne va toujours pas très bien, j’ai une centaine de mètres à rattraper. En bon Français que je suis, j’imagine la hauteur de la tour Eiffel (324 mètres) que je divise mentalement par trois. La distance me paraît beaucoup plus grande qu’elle n’est en réalité. Mon kayak, fixé à l’échelle du bateau de Georges, ne cesse de monter et de descendre au gré des ondulations de la mer contre la coque… tel une vulgaire coquille de noix. Lorsque j’arrive finalement au point de départ du jour, il est 10h20. Je commence à pagayer au milieu des vagues qui doivent mesurer un bon mètre. Rien de bien méchant. Le vent est orienté nord-ouest et je me dirige vers l’est. J’arrive à faire surfer mon kayak sur certaines vagues. Je sais que cela peut paraître bizarre pour ceux qui craignent la mer mais c’est dans ces moments-là qu’un kayakiste marin ressent le plus de plaisir. Imaginez-vous à 30 cm de la surface de l’eau. L’arrière de votre kayak est soudain soulevé par une vague plus importante. Vous vous mettez à glisser sur la pente de celle-ci en donnant des coups de pagaies appuyés  pour donner une direction. Vous n’avez ensuite qu’à vous laisser porter en espérant reproduire la même manœuvre dès qu’une autre vague similaire se présentera dans votre dos. En fait, vous ne vivez que le moment présent et chaque vague vous aide à vous approcher un peu plus de votre but. Vos sens sont en éveil, votre seule préoccupation est de ne pas chavirer et d’aller le plus vite possible tout en respectant les règles de sécurité. Car quoiqu’il arrive, la mer est toujours la plus forte !

Au loin, Lampedusa est encore dans la brume et semble plus lointaine qu’hier avec le coucher de soleil de fin d’après-midi. Dieu merci, mon dos et mon tendon de poignet ne me font plus mal. Je pagaie 8 milles de plus (14.8 km) sans m’arrêter. Comme j’ai hâte d’arriver… Tiens, la mer s’est légèrement calmée. C’est presque dommage ! Plus que 6 milles (11 km) et j’aurai atteint mon but !

Lors de ma première pause de la journée, comme d’habitude, je jette ma pagaie dans l’eau. Comme elle flotte et qu’elle est reliée à mon gilet de sauvetage par une corde, je ne m’inquiète pas vraiment. Je n’ai qu’à tirer sur le lien pour la récupérer. Seulement le dernier jour, elle est passée sous le kayak tirant sur la corde qui s’est dénouée ! Je vois alors la pagaie partir tout doucement avec le courant. Heureusement, j’en ai une démontable de secours à l’arrière. J’emboîte les deux moitiés et je pagaie pour récupérer la première en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Une leçon est à retenir toutefois : seul en mer, ne serait-ce qu’à un mille nautique des côtes, une pagaie de rechange peut vous sauver la vie ! C’est à ce moment précis que deux globicéphales ont choisi de faire surface à quelques mètres de mon kayak. Un spectacle magnifique !

Je reprends ma course. Au bout d’un mille, je m’arrête à nouveau. Je me souviens soudain que j’ai dit à un ami journaliste à Lampedusa que je l’appellerai à l’approche des côtes. Malgré ma puce tunisienne encore installée dans mon téléphone portable, j’arrive à avoir une connexion me permettant de le joindre.

Mauro Seminara me répond qu’il va essayer d’amener avec lui le seul autre journaliste présent sur l’île (de l’agence de presse italienne ANSA) à mon arrivée sur la plage de Guitgia.

J’ai aussi téléphoné à des amis de Lampedusa et au maire de l’île mais impossible d’établir une connexion cette fois ! En revanche, j’arrive à envoyer un SMS à Faysal Bagdadi, le président du club de kayak de Sousse en Tunisie pour lui dire que j’arrive au terme de ma traversée. Je le remercie également pour son soutien. Tout cela prend du temps bien sûr, mais je suis seul pour gérer les relations publiques. Alors, faute de mieux, je prends le temps. Pas évident de tout faire soi-même…

Je repars et parcours encore un mille nautique avant d’essayer à nouveau d’appeler quelques amis sur l’île. Aussi curieux que cela puisse paraître, je n’ai pas envie d’être seul sur la plage. Au départ de Tunisie, j’ai très vite accepté l’idée que ce voyage n’intéressait que peu de monde à Lampedusa. Malgré mes efforts sur place pour faire connaître mon voyage et le message que je souhaite véhiculer, je me suis rendu compte que les habitants s’inquiétent davantage pour leur vie et les prochaines élections législatives que pour le sort des migrants ayant vécu dans des conditions inhumaines sur leur propre île. Malgré tout, à quelques milles nautiques de l’arrivée, la réalité me revient en pleine face. Il est de mon devoir de faire parler de cette absence de droits humains sur le territoire européen. Aussi loin de Bruxelles soit-il.

J’avance encore d’un mille… Plus que trois ! J’essaie à nouveau de téléphoner. Toujours rien. Il est possible que mes quelques minutes tunisiennes prépayées soient épuisées… Georges voit que je suis souvent au téléphone. Il finit par m’appeler à son tour. Il m’invite à remonter à bord et me propose d’utiliser son portable. Aussitôt dit ! Aussitôt fait ! Je rappelle mon ami Mauro Seminara et lui dis que je devrais arriver vers 16h00. Il se propose d’appeler le maire et quelques uns de mes amis. Je n’en attendais pas moins de lui ! Enfin quelqu’un pour me soulager de quelques tâches.

Cette fois, c’est la bonne ! Je retourne dans mon kayak et repars pour de bon ! Un petit vent d’ouest s’est levé. Tiens ! Mon ami l’artiste français Stéphane Fradet-Mounier m’a envoyé un SMS pour me féliciter ! Je l’ai connu à bord du voilier de Christian Chevalier, Billentête. C’est grâce à lui que j’ai pu rejoindre la Tunisie le 6 août dernier. Christian et Stéphane furent d’une aide précieuse sur place. Ils me firent rencontrer beaucoup de gens et découvrir une partie de ce très beau pays. Merci à vous, mes amis !

Me voici à environ un peu plus d’un mille de l’entrée du port. Comme convenu, Georges me laisse seul, se dirige vers le quai pour s’amarrer. Il pourra alors filmer mon arrivée sur la plage de Guitgia. Mais au même moment, un gros Zodiac de la Guardia Costiera italienne se dirige vers moi. Que me veulent-ils ? Ils ralentissent à mon approche. Tant mieux, car leur vague aurait pu me faire chavirer ! Un comble, si proche du but… Les gardes-côtes me dévisagent. Ils ont le même air méprisant qu’avec les immigrés qui arrivent sur l’île. Je ne dis rien et continue de pagayer. De toute façon, depuis la perquisition de mon fourgon par tous les corps de police italiens le 15 avril dernier à Lampedusa, je m’attends à tout en Italie. Ils m’avaient pris pour un agent des services secrets français ! Alors imaginez moi arrivant seul à Lampedusa en kayak !

004 300x225 Traversée Mahdia Lampedusa : quatrième et dernier jourJ’accoste finalement sur la plage de Guitgia vers 16h00. Celle-ci est noire de monde car il fait très beau ce jour-là. Mauro Seminara est là avec quelques amis. Il est venu avec une caméra pour m’interviewer. Il n’y a pas d’autres journalistes. Le maire n’est pas là non plus. Un de ses adjoints devait peut-être venir ; ce ne sera pas le cas. En revanche, peu après sont arrivés les membres de l’association culturelle Askavusa . C’est avec eux que j’ai aidé les immigrés tunisiens présents sur l’île au printemps dernier.

Mauro commence son interview au milieu des touristes intrigués par mon kayak. Je leur explique que très peu de Tunisiens sont au courant de la situation à Lampedusa. Beaucoup de jeunes immigrés qui sont passés ici n’ont pas informé leur famille des conditions désastreuses dans lesquelles le gouvernement italien les a laissés à leur arrivée. Je raconte aussi la confusion qui règne actuellement en Tunisie. À commencer par le nombre considérable de partis politiques qui se présentent aux prochaines élections du 23 octobre prochain, bien des choses ne sont pas claires pour ce jeune peuple libre. J’attire l’attention sur le fait qu’il y a actuellement plus de criminalité que du temps du président Ben Ali et que les gens continuent les manifestations contre le gouvernement provisoire. Cependant, il ne s’agit que de manifestations. Pas de véritables révoltes. Toujours est-il que je suis un peu déçu par la Tunisie libre. Je pensais que les Tunisiens avaient une vision plus claire de leur nouvel avenir. En fait, comme lors de toute révolution, tout reste à construire. Même les idées.

Lorsque Mauro me demande d’expliquer les raisons qui m’ont poussé à faire ce voyage, je lui réponds qu’il s’agit d’envoyer un message fort à l’Europe. Elle doit s’impliquer davantage dans la gestion de l’immigration qui arrive et qui continuera d’arriver. Actuellement, elle fournit des budgets aux pays comme Malte, l’Italie, l’Espagne et la Grèce, mais elle ne fait rien de concret pour que l’accueil soit le plus digne et humain possible. En d’autres termes, l’Europe doit prendre ses responsabilités et agir ! Mon voyage doit servir à la création d’une Organisation européenne de gestion de l’immigration et des demandes d’asile.

Après l’interview et les retrouvailles, je rejoins Georges qui est resté sur son voilier. Le soir, je l’invite au restaurant pour fêter notre traversée et déguster de bons poissons et des fruits de mer. Nous avons beaucoup parlé. Au terme de cette traversée de quatre jours, nous sommes devenus de vrais amis.

En fin de soirée, nous nous sommes promenés sur la via Roma, rue principale de Lampedusa et avons rencontré mon ami tunisien Jaafar. Il vend toujours des aimants à fixer sur les frigos et d’autres babioles à l’effigie de l’île. Le pauvre ne fait même pas ça pour l’argent mais pour passer le temps. Il est sur l’île depuis neuf mois et attend toujours son permis de séjour définitif. Nous sommes contents de nous revoir après plus d’un mois d’absence.

Malgré la fatigue, c’est tard dans la soirée que nous nous sommes couchés à bord du bateau de Georges, sous le regard bienveillant de la statue de la sainte vierge de Porto Salvo, patrone de l’île. Je me couche content d’avoir réussi ma première grande étape mais soucieux. Depuis que je suis parti, je sens que le climat s’est encore alourdi sur l’île. Ce ne sera pas facile de trouver quelqu’un pour m’accompagner dans la suite de mon voyage.

Concernant les immigrés, je suis inquiet car ils sont 1 500 dans le centre aujourd’hui, alors qu’il ne peut en contenir que 850. Hormis les rapports alarmants des ONG qui travaillent au centre de rétention, qui se soucie de leur sort ? Les Lampédusains ? Ils sont tous convaincus d’avoir été des exemples de charité envers les immigrés lors des arrivées massives de février et mars derniers. Aujourd’hui, ils se qualifient eux-mêmes de « Lampédu-saints ». Ce qui est important pour une grande majorité d’entre eux, c’est que les immigrés ne sortent pas du centre de rétention gardé nuit et jour par la police et l’armée italienne. Personne ne sait vraiment ce qu’il se passe à l’intérieur. Le gouvernement italien en a interdit l’accès aux journalistes.

A Lampedusa maggio 2011 199x300 Traversée Mahdia Lampedusa : quatrième et dernier jourEn m’endormant, je repense à ce que m’a dit Georges. D’ici quelques jours, il repartira vers la Tunisie pour consulter un médecin. Moi, je devrai relever un nouveau défi : organiser la suite du voyage. En attendant, je suis à nouveau seul à Lampedusa.

 

Par Alexandre Georges pour Océan 71

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