Lundi 10 octobre 2011, 6h45.
Je marche en direction du petit aéroport de Lampedusa avec Jaafar, un Tunisien de 35 ans avec qui je me suis lié d’amitié. Je l’ai rencontré par hasard au printemps dernier dans un café de Lampedusa. Contrairement à la plupart des Tunisiens qui ont débarqué sur l’île suite aux révoltes arabes, Jaafar a décidé de quitter son pays avant la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali. Il est ce qu’on appelle un « vrai » réfugié politique. Jaafar, menacé personnellement dans son pays, a fui une nuit d’hiver par la mer et est arrivé en bateau à Lampedusa début janvier 2011 (avant les grandes vagues de débarquement d’immigrés qui ont débuté en février). Il doit repartir aujourd’hui par avion, après 9 mois d’attente sur la petite île. L’administration italienne vient de lui annoncer que son permis de séjour italien définitif l’attendait à la préfecture d’Agrigente en Sicile. Muni de ce précieux document, Jaafar pourra enfin se déplacer et résider librement en Europe.
Encore faut-il qu’il atteigne la Sicile. Car depuis les émeutes qui ont ébranlé Lampedusa le 21 septembre dernier, l’île a profondément changé.
Tout commence le 20 septembre. Un incendie se déclare dans le principal centre de rétention d’immigrés de l’île*. Conséquence directe, les détenus (pour la plupart tunisiens) s’échappent de leur “prison“ de transit et envahissent pacifiquement les rues et places publiques de la ville. La nuit, ils sont rassemblés et “parqués“ par les forces de l’ordre devant une station service de la ville. Le lendemain matin, exténués d’attendre indéfiniment, certains des Tunisiens menacent de faire exploser la station service à l’aide d’une bouteille de gaz dérobée dans un restaurant à proximité. C’est à ce moment-là que les forces de l’ordre italiennes décident de charger toute personne ressemblant à un étranger, de la matraquer et d’écraser dans l’œuf ce qu’ils considèrent être une rébellion. Pire, les habitants de l’île les plus radicaux s’arment alors de bâtons et de pierres et rejoignent les forces de l’ordre en déchargeant leur haine sur les immigrés qu’ils croisent. Cela bien sûr dans l’impunité la plus totale. Selon des témoins qui ont été pris au milieu de ce flot de violence gratuite, certains Lampedusains auraient même pris leurs scooters et seraient allés jusqu’à répandre la terreur aux quatre coins de l’île, notamment dans l’une des écoles, en faisant circuler la rumeur selon laquelle les Tunisiens allaient s’en prendre aux enfants et mettre l’île à feu et à sang. Le directeur de l’école aurait alors immédiatement fermé la grille d’entrée en attendant que les parents viennent rapidement récupérer leurs enfants.
Certains Lampedusains, qui font régulièrement fi des lois italiennes en dehors de la période estivale, se sont sentis investis du devoir de bien faire comprendre qu’ils étaient maîtres chez eux. Ainsi, un journaliste, un caméraman et moi-même avons été agressés et frappés par des insulaires qui ne supportaient plus ne serait-ce que la vue des étrangers, même européens. En réalité, il s’agissait de menacer et de s’attaquer à tous ceux qui avaient défendu ou aidé les immigrés d’une façon ou d’une autre. Cela valait aussi bien pour les employés des ONG que pour les associations locales (dont les membres ont d’ailleurs préféré rester calfeutrés dans leur maison ou dans leurs chambres d’hôtel jusqu’à ce que la situation se détende un peu).
Les jours qui ont suivi ce matraquage, un grand nombre de Lampedusains sont devenus abjects. Je les ai entendus à la terrasse des cafés insulter et menacer ceux qui étaient arrivés d’Afrique. Ils disaient qu’il fallait tantôt leur tirer dessus en mer et les couler corps et biens une bonne fois pour toute, tantôt qu’il fallait les déporter ou les rapatrier manu militari. Certains parlaient même de les brûler sur la place publique… À ce moment-là, l’air de Lampedusa était devenu irrespirable tellement il était saturé d’un racisme nauséabond.
Bien sûr, les habitants n’ont pas tous « craché » sur les migrants mais même les plus modérés reconnaissaient qu’au moins ce matraquage avait permis de vider l’île en deux jours. Aujourd’hui encore, ceux qui ont un avis contraire ou modéré n’osent plus s’exprimer en public de peur d’être jugés, critiqués, voire même insultés.
Il est à noter que les rares Tunisiens qui travaillent légalement sur l’île depuis des années et sont très bien intégrés, ont pour beaucoup été insultés, critiqués et méprisés par les habitants. Sur un des murs du vieux port, près d’une affiche de bienvenue destinée aux touristes, on peut encore lire en italien : « Lampedusa libre, foutez tous le camp ! »
Retour au 10 octobre 2011, avec Jaafar. Nous arrivons donc à l’aéroport pour qu’il puisse embarquer pour Palerme, d’où il doit rejoindre en bus la ville d’Agrigente afin d’aller chercher son permis de séjour définitif. Je le sens abattu et déçu de quitter Lampedusa dans ces conditions. Il n’a pu s’empêcher de me reparler des nombreuses personnes qui avaient l’habitude de le saluer dans les rues jusqu’à ce fameux jour du 21 septembre. Depuis, plus personne ne lui a adressé une seule fois la parole. Pire encore, certains, comme la marchande de fruits, lui ont dit que « les Tunisiens étaient tous pareils et qu’ils devaient tous sans exception dégager de leur île »… Malgré sa situation différente des autres immigrés (étant un véritable réfugié politique car menacé personnellement et directement), Jaafar ne se sent plus le bienvenu à Lampedusa alors qu’il en garde pourtant d’excellents souvenirs.
À l’enregistrement des bagages, un type peu aimable et soupçonneux nous dit qu’il faut aller au bureau de vente de billets de l’aéroport. Il y avait ostensiblement un problème mais rien ne nous semblait grave car Jaafar avait déjà son titre de transport en poche offert par Loredana, une des rares amies lampedusaines qui voulaient l’aider. Le jour de l’achat, Jaafar avait été jusqu’à faire venir un carabinier (gendarme italien) à l’aéroport pour prouver à l’administration aéroportuaire qu’il était bien en règle.
Arrivé au guichet, nous découvrons une jeune femme au visage fermé. Après lui avoir expliqué la situation, elle fait venir le chef d’escale qui demande aussitôt à Jaafar son document d’identité. Jaafar lui tend alors le seul document que l’administration italienne lui ait fourni : le récépissé de sa demande de permis de séjour. D’un air arrogant et sans la moindre explication, l’homme nous dit qu’il est hors de question de le laisser monter à bord. Selon lui, ce document n’est pas une preuve d’identité valable et il ne veut pas prendre la responsabilité de le laisser décoller de Lampedusa.
Je lui demande alors la démarche qu’il estime être celle à suivre. L’homme m’explique qu’une décharge signée des carabiniers suffirait pour que Jaafar puisse monter à bord. J’aperçois alors un groupe de carabiniers qui font la queue à l’enregistrement des bagages et leur demande leur aide. Ils se limiteront à me donner le numéro de téléphone du bureau des carabiniers de l’île. Je tente alors à plusieurs reprises de les joindre par téléphone. Aucune réponse. Au même moment, j’aperçois Youssef**, un employé de l’ONG Save the children. Comprenant la situation, il accepte de nous aider. Il tente à son tour de faire comprendre au chef d’escale que le récépissé constitue un véritable document d’identité. Document qu’il a lui-même utilisé par le passé lorsqu’il est arrivé d’Afrique à Lampedusa. Effectivement, lorsque Jaafar avait retiré ce récépissé, l’administration lui avait clairement expliqué qu’il pouvait voyager avec ce papier dans toute l’Italie et sans aucune restriction.
Mais ce qui était dit était dit ! Le chef d’escale avait décidé que Jaafar ne monterait pas à bord. Pour lui, le débat était clos. Youssef propose alors en dernier recours à Jaafar de l’emmener chercher un carabinier en ville. Peut-être saura-t-il faire entendre raison au chef d’escale. Rien n’y fit. Pire, la situation s’est compliquée davantage lorsque le carabinier arrivé sur place a téléphoné à la préfecture pour avoir la confirmation que seul le récépissé suffisait. Nous ne savons pas qui celui-ci a eu au téléphone à 7h10 du matin à la préfecture, mais la personne à l’autre bout du fil lui aurait dit que le récépissé devait être accompagné d’une feuille annexe, confirmant la validité du-dit récépissé… Autour de nous, personne n’avait jamais entendu parler de ce fameux justificatif !
Le carabinier finit par prendre par le bras le chef d’escale et s’éloigna de nous. De loin, j’ai compris qu’il essayait tant bien que mal de le raisonner pour que Jaafar s’en aille. Nous n’étions plus qu’à quelques minutes de la fin de l’embarquement. Cette fois, le chef d’escale adoucit sa voix mais il s’obstina à refuser tout accès à l’avion à Jaafar.
Nous avons donc quitté l’aéroport déçus. Jaafar avait bel et bien perdu son vol. Assis dans un bar en ville, nous avons appelé Loredana, l’amie lampedusaine qui lui avait offert le billet d’avion pour Palerme. À l’annonce de la nouvelle, elle nous a rejoint au bar. Quelques minutes plus tard, nous étions de nouveau sur le chemin de l’aéroport.
Le chef d’escale était toujours là. Reconnaissant Loredana, il n’était plus question ni d’arrogance ni de décision personnelle. Ce monsieur n’était plus le “chef“ de l’aéroport en l’absence du directeur, comme il me l’avait fait clairement comprendre auparavant. Il était soudainement un simple employé, obligé bien malgré lui d’appliquer le règlement. Loredana demanda qu’on lui explique exactement ce qu’il s’était passé et une discussion très animée s’en suivit. Elle impliqua même le carabinier qui était resté dans l’aéroport mais aussi le maire de l’île qui était là par hasard. Bien entendu, le chef d’escale continuait à jouer son rôle, appuyé par la femme du bureau de vente et par son ami de l’enregistrement des bagages, tous trois lampedusains. Heureusement, le billet d’avion fut finalement remboursé avec la plus grande cordialité et le plus grand empressement.
Jaafar n’est pas retourné à l’aéroport de Lampedusa et Loredana n’a pas acheté un autre billet d’avion. Ils ont préféré ne pas revivre une autre humiliation et ont finalement décidé que Jaafar quitterait Lampedusa en bateau. La mer étant mauvaise le lendemain, il a dû attendre une journée supplémentaire sur cette île qui ne voulait pas de lui.
Deux semaines après le départ de Jaafar, le graffiti « Lampedusa libre, foutez tous le camp ! » est toujours là. À part les rares Tunisiens qui travaillent sur place depuis très longtemps et qui baissent aujourd’hui la tête en rasant les murs, il n’y a plus d’immigrés à Lampedusa. Mais pour combien de temps ?
Juste après le départ des derniers Tunisiens, grâce à un grand ferry italien envoyé spécialement pour l’occasion, quelqu’un a mis le feu à la voiture du directeur du centre de rétention des immigrés. Cette fois-ci, personne ne peut accuser les Tunisiens. Mais c’est une méthode devenue courante à Lampedusa : se faire justice soi-même en mettant le feu ou en crevant les pneus des. De toute façon, dans ces conditions, qui ouvrirait une enquête ? Ici, chacun sait que cette île est un véritable Far-West où les lois italiennes n’ont jamais vraiment été respectées. À l’heure actuelle, il est possible de frapper quelqu’un dans la rue ou de faire construire des maisons sans permis… Aucune autorité ne l’empêchera ! Alors, pour quelle raison ne pourrait-on pas incendier des voitures ?
Le jour du matraquage des Tunisiens, le 21 septembre dernier, des employés du centre de rétention ont aidé les forces de l’ordre et les Lampedusains afin de bien faire comprendre aux migrants qu’ils étaient maîtres chez eux ! Deux jours plus tard, ces mêmes Lampedusains arboraient des visages pieux lors de la procession de la Sainte Vierge, protectrice de l’île. Maintenant que Lampedusa a été vidée de ses immigrés, les quelques 120 employés du centres de rétention enchaînent les journées de manifestation pour que le centre soit reconstruit et surtout, pour que leurs emplois soient sauvés. Lampedusa a été déclaré « port non sûr » par le Ministre de l’Intérieur italien, Roberto Maroni. Ce statut exceptionnel signifie que les embarcations remplies d’immigrés qui s’approchent de Lampedusa doivent être détournées vers Porto Empedocle (Port d’Agrigente) situé à plus de 160 kilomètres au nord de Lampedusa, sur la côte sud de la Sicile.
Suite à ces événements nous pouvons nous poser plusieurs questions : Comment se fait-il que les lois italiennes empêchent un demandeur d’asile de prendre l’avion pour aller chercher légalement son permis de séjour dans le même pays ? Comment se fait-il que des représentants de la Ligue du nord, membres d’extrême droite du gouvernement de coalition italien, qui permettent à Silvio Berlusconi de rester encore au pouvoir, font voter des lois à caractère raciste et ne respectent pas les lois italiennes en matière d’accueil des migrants? Pourquoi les centres de rétention sont si mal organisés alors que des milliards d’euros sont dépensés chaque année en ce sens ? Selon le directeur du centre de rétention de l’île, la société privée LampedusAccoglienza qui gère ce centre, aurait reçu, rien qu’en 2011, neuf millions d’euros. Comment se fait-il que des êtres humains qui n’ont commis aucun crime soient détenus (même des enfants) des mois durant sans avoir aucun soutien, aucune réelle assistance et surtout aucune information sur leur statut, tout ça dans de mauvaises conditions sanitaires ? Comment se fait-il qu’à Lampedusa, alors que le centre de rétention ne pouvait contenir décemment que 850 personnes, les autorités ont réussi à en entasser jusqu’à 1500 pendant plusieurs semaines juste avant que l’incendie ne soit déclaré ?
Cela n’est du qu’à une volonté politique calculée de laisser pourrir la situation le plus loin possible du continent. Les évènements de Lampedusa en sont la preuve… tout ceci sans la moindre honte et sans qu’aucune enquête sérieuse ne soit ouverte. Le gouvernement italien a la responsabilité d’avoir laissé le climat se détériorer à de nombreuses reprises (février, mars puis septembre 2011 notamment). De cette façon, il a transformé les migrants en coupables tout en sacrifiant le bien être et la tranquillité d’une île qui a été maintes fois oubliée par le gouvernement de Rome. De ce fait, le rapatriement de ces migrants, devenus criminels aux yeux de la loi, est devenu non seulement un acte justifié mais pire, légal.
En mars dernier, nous avions fait parvenir au ministre de l’Intérieur, Roberto Maroni, un rapport détaillé sur la situation à Lampedusa suggérant plusieurs solutions. Le rapport lui fut remis personnellement sans passer par la voie officielle. Il est donc au courant de cette situation intenable depuis plusieurs mois. C’est donc délibérément que le gouvernement italien a laissé la situation se détériorer, pourrir même. Les événements du 21 septembre dernier n’en sont que la preuve la plus triste mais surtout, la plus flagrante.
Par Alexandre Georges pour Océan 71, à Lampedusa.
* Selon l’enquête officielle italienne, la cause de l’incendie serait un court-circuit provoqué intentionnellement avec les fils électriques du bâtiment.
** Youssef est un prénom fictif utilisé afin de protéger l’identité de la personne.











je suis surpris de toutes ses affirmations cela fait 2 ans que j’ai demandé un permis
et on m’a demandé toute les formalités que l’on demande en France voir plus car c’est une ile protéger????? il y a une faune très fragile .
je connais cette ile qui est très accueillante et très pacifique, je m’étonne de lire de tel calomnie. je voudrai bien voir si ce monsieur se ferais envahir dans son espace et que les personnes qui sont chez lui mette le feu pour ce faire entendre!!!!!!! que ferait il ?????
CETTE ILE FAIT 10 KM SUR 4 IL Y A 5000 HABITANT A L’ANNÉE
ET CELA FAIT DES ANNEES QUE CETTE ILE ACCUEIL LES NAUFRAGES VENUS
D’AFRIQUE MAIS QUAND C EST TROP IL FAUT AGIR AVEC EUX ET NON CONTRE EUX
CAR IL NE PEUVENT PAS RECEVOIR TOUTE LA MISÈRE DU MONDE SURTOUT QUE PERSONNE LES AIDENT CONTRAIREMENT A CE QUI ET ÉCRIS??????
CELUI QUI A ÉCRIS POUSSE A LA HAINE CAR CE N’EST PAS ÊTRE RACISTE DE VOULOIR SE PROTÉGER CONTRE DES CENTAINES DE PERSONNES QUI EUX AUSSI
SON DES LAISSER POUR COMPTE PAR CERTAINS MORALISTE????ALORS AU LIEU
DE VOMIR DES BÊTISES AIDONS LES A SE CONNAITRE ET ARRÊTONS DE LEUR DONNER DES LEÇONS
A BON ENTENDEUR SALUT MICHEL
Michel,
Nous comprenons très bien vos propos. Nous avons bien conscience que cette situation est difficilement tenable pour les habitants et que ceux qui agissent mal ne représentent qu’une partie de la population. Mais même si cette situation est difficile, certains comportements restent condamnables. Alexandre est à Lampedusa depuis plus d’un an maintenant, je pense qu’il est le mieux placé pour savoir ce qu’il s’y passe. Si vous lisez l’article jusqu’au bout, il est précisé que cette situation est provoqué par le gouvernement qui exacerbe les tensions en bloquant la situation à Lampedusa « tout en sacrifiant le bien être et la tranquillité d’une île qui a été maintes fois oubliée par le gouvernement de Rome » et en mettant dans des situations intenables des immigrés qui fuient leur pays. Le gouvernement est responsable de ces tensions, il ne veut plus d’immigration, alors au lieu de trouver des solutions, il préfère laisser pourrir la situation pour dissuader les candidats à l’exil aux dépens des Lampedusains… et des migrants aussi.
Lisez le projet d’Alexandre qui se trouve sur notre site : il veut dénoncer tout ceci afin que l’immigration soit mieux régulée et qu’elle ne nuise plus aux habitants des zones d’affluence tout en respectant les droits humains des migrants.
J’espère que vous reconsidèrerez vos propos et serez un peu plus respectueux du travail d’Alexandre Georges.
Bien à vous,
L’équipe d’Océan71.