Image Suspendue n° VI

COMME UN POISSON DANS L’EAU… OU PRESQUE

Malte, le 16 septembre 2010, 12h53. 35°57’51.56″N 14°24’41.94″E

Tout le monde a déjà eu un poisson rouge dans sa jeunesse. Gagné lors d’une kermesse, il a ensuite tourné des mois dans son bocal ou a fini sa courte vie dans les jours ou les semaines qui ont suivi. Vous aurez remarqué qu’il n’est vraiment pas facile de maintenir ce petit animal en vie. Il faut le nourrir mais pas trop, lui changer l’eau de temps à autres et parfois même lui mettre un petit appareil pour renouveler l’oxygène… Les plus petites attentions sont bonnes pour qu’il se sente comme un poisson dans l’eau et, vous me direz, quoi de plus normal ? Alors reproduire le même schéma avec des milliers de poissons de plusieurs centaines de kilos à qui il faut donner des dizaines de tonnes de nourriture chaque jour relève vraiment de la folie.

C’est à peu de chose près le sentiment que j’ai eu lors de ma première immersion dans une cage d’une ferme d’engraissement de thons rouges. Je me trouvais à Malte avec, comme toujours, Julien. Notre enquête sur le thon rouge nous avait mené sur ce grand cailloux situé au centre de la Méditerranée. La ferme qui avait accepté de nous laisser les suivre dans leur travail se trouvait à moins d’un kilomètre de la côte. Julien nous avait promis des sensations fortes avec ce reportage et nous n’étions pas au bout de nos surprises.

DSC2077 100916 cageAzzopardi ThonRouge 300x199 Image Suspendue n° VICe jour-là, nous devions suivre le quotidien des plongeurs en charge de l’entretien des cages. Chacune d’entre elles est en réalité un large filet cylindrique, profond de 40 mètres, attaché en surface à un flotteur circulaire en PVC et arrimé dans le fond de la mer. Dans chacune des neuf cages que comptaient la ferme, nageaient des centaines de poissons parfois aussi vieux que moi.

Le travail des plongeurs consiste à entretenir ces aquariums marins et de prendre soin de ces poissons rouges géants. Nous suivions depuis plusieurs jours les différentes étapes du processus d’engraissement mais c’était la première fois que nous montions à bord du bateau des plongeurs maltais. Ils étaient tous méfiants à notre égard. Dans ces moments-là, les regards prévalent sur les paroles et entrer en contact n’est pas chose facile…

Leur matériel de plongée est très rudimentaire. Il ne leur faudra que peu de temps pour le préparer. J’ausculte encore une fois le matériel de Julien. « Comment te sens-tu ? », me demande t-il en me voyant tourner anxieusement autour de lui. « Je te donnerai ma réponse à 15 mètres de profondeur.»Sans aucune aide de la part des marins du bord, nous nous mettons à l’eau dans ce qui ressemble au premier abord à une piscine, mais qui est en réalité un véritable siphon de baignoire. Le mouvement circulaire régulier des grands poissons crée un puissant courant aspirant tout vers le fond. A quelques mètres de profondeur, nous avons croisé les plongeurs déjà dans l’eau qui s’affairaient à recoudre les mailles déchirées par les assauts de la mer et du vent.

Au fur et à mesure de notre descente le long du mur de filet les bruits de la surface ont peu à peu disparu pour laisser place à un ballet que seul le son des bulles de nos détendeurs venaient perturber. Les poissons, taillés comme des obus, donnaient l’impression de voler au milieu de la cage avec une aisance déconcertante. Très vite, je n ai plus eu aucun repère visuel avec la surface ni même avec le fond. Sans m’en rendre compte, je descendais à vive allure à cause du courant. Littéralement hypnotisé par cette danse, je prenais des dizaines de photos quand Julien me rattrapa par ma veste de plongée et me ramena à la réalité. Nous sommes remontés doucement et avons passé nos dernières minutes de palier de décompression à contempler ce spectacle unique qui restera pour nous l’une de nos plus belles plongées.

Philippe Henry / Océan71

exposition : 1/640 à ƒ/5,6 — distance focale : 32 mm — vitesse ISO : 800 — flash : non déclenché — modèle : Nikon D700 — objectif : 17.0-35.0 mm f/2.8

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