0h00/06h00 – Le bateau s’est organisé en quart. Ce qui signifie qu’il y a, à tout moment, entre deux et trois personnes sur le pont pour surveiller et manoeuvrer. Les deux autres dorment. Un roulement de trois heures s’est très vite imposé. La nuit, l’ambiance de navigation change radicalement. Le feu en tête de mât allumé, on éteint toutes les lumières à l’intérieur du bateau susceptibles de perturber la visibilité de ceux qui guettent à l’extérieur. Il ne reste que la lumière rouge au dessus de la table à cartes et l’écran du radar.
Nous avons l’impression d’être en guerre dans un sous-marin. Surtout avec ce qui se passe autour de nous. « J’ai deux échos sur tribord », s’exclame Philippe qui maîtrise le mieux cette machine à l’utilisation complexe. Un coup il y a trop de mer, un coup pas assez, il faut modifier le gain, l’EBL, le VRM… Pourtant, correctement réglé, cet appareil permet de discerner les bateaux aux alentours comme en plein jour.
Nous nous approchons discrètement, quoique je suis certain que ceux qui sont en face de nous, dans la nuit, possèdent un matériel électronique bien plus sophistiqué que le nôtre… « Il y a deux lumières rouges l’une sur l’autre », aperçoit Lorraine depuis le pont. Un coup d’oeil rapide dans les règles de navigation, et nous nous rendons compte qu’il s’agit d’un navire qui n’est pas maître de sa manoeuvre. Sans doute un remorqueur qui attend à la dérive entre Malte et la Libye les instructions des thoniers-senneurs dispersés en mer. Nos soupçons sont vite confirmés lorsque nous apercevons de petites lumières clignotantes derrière lui. Il s’agit du balisage nocturne de la cage à thons. Voici donc un exemple de l’importante logistique mise en place pour la pêche au thon rouge. Chacun possède sa spécialité. Les meilleurs pêcheurs sont français, les meilleurs remorqueurs — et surtout les plus nombreux — sont italiens, les meilleurs fermiers sont maltais, espagnols ou croates… Et chacun, dans le petit monde du thon rouge, joue son rôle à la perfection. Nous sommes encore loin de voir s’envoler ce poisson roi vers le Japon. Pourtant, c’est ici, à l’endroit où nous sommes que tout commence.
Le problème dans la nuit, ce sont les bateaux qui éteignent intentionnellement leurs feux. « Je vois deux échos sur bâbord à un mille nautique » (1,8 km), s’exclame Philippe les yeux toujours rivés sur l’écran du radar. « Tu es vraiment sûr de toi? » Je lui réponds hésitant, car je ne vois strictement aucune lumière. « Je te promets, ils sont justes à côté de nous », me répond Philippe. Nous pourrions nous approcher. Mais que ferions-nous s’il s’agit de bateaux chargés d’immigrés clandestins qui essaient de traverser par cette belle nuit étoilée et bien calme? Je sais que si nous en récupérons à bord de notre voilier, il y a un risque non-négligeable d’être arrêté à notre arrivée à Malte en tant que passeurs… Chouette programme. D’autant que nous ne sommes pas là pour ça. Le temps est beau, la mer est calme. Les risques qu’ils soient en danger sont minimes. Autant ne pas s’exposer inutilement.
06h00 – Le jour se lève. Nous éteignons nos lumières de sous-marin russe en chasse. Le café chauffe. La tension redescend. La mer est belle. Nous continuons notre route au sud, vers le pays du grand « bédouin » Khadafi. Chaque fois que nous faisons escale quelque part, les gens nous disent : « Vous descendez au sud? Vers la Libye? Vous ne pensez quand même pas aller là-bas. C’est dangereux! » Je ne peux m’empêcher de me dire intérieurement : « Justement, pourquoi pas? Il y a un pays, des gens, une culture, des habitudes sur les ports, des pêcheurs le matin… Mais la vision d’un interrogatoire musclé, d’abord en mer, puis à terre, balaie rapidement toutes velléités de m’approcher trop près de leurs côtes. Pour l’instant. Mieux vaut être prudent. Nous devons surveiller les degrés de latitude que nous traversons, heure après heure.
10h00 – 34°33’34 » de latitude nord. Le soleil commence à devenir vraiment chaud et lourd. La lumière est presque devenue blanche. Nous sommes au milieu de la mer et pourtant nous avons l’impression d’être au milieu du désert. « Regardez, un bateau! » s’exclame soudain Lorraine. Nous nous précipitons tous dehors. Philippe se rue sur son appareil photo. « Sans trop m’avancer, je crois qu’on est tombé sur un thonier français, nous dit-il. Je suis presque sûr que c’est un Avallone. » Et pas n’importe lequel puisque, de toute la flotte de cette très grande famille de pêcheurs sétois, il s’agit du plus important bateau de pêche. Le Jean-Marie Christian VII. Une petite merveille, pour tout pêcheur qui se respecte, de plus de 40 mètres de long. Un redoutable adversaire pour les thons rouges. Nous essayons de nous approcher de lui. Sans connaître le nom du capitaine, nous savons que nous avons face à nous l’un des plus fins pêcheurs de toute la Méditerranée. Nous sommes fiers de l’avoir trouvé. Il est là, à quelques kilomètres de la limite des eaux sous contrôle libyen. Mais soudain, il met les gaz et s’enfuie. Il a dû se douter que la présence d’un voilier dans cette zone était décidément très louche. Surtout, s’il tombait sur un banc de thons rouges, mieux vaut pour lui ne pas avoir un voilier dans les pattes qui pourrait transmettre sa position à d’autres.
Nous finissons la journée avec des moineaux et des hirondelles qui, épuisés par la traversée qu’ils viennent d’entreprendre, se posent sur notre frêle embarcation comme un rocher salutaire. Encore tout ébouriffés, nous réussissons à les nourrir et à les faire boire. Ils se reposent et puis tentent de repartir. Au fil des heures, nous croisons aussi une bonne dizaine de tortues marines ainsi que des groupes de dauphins, nos fidèles compagnons de route depuis que nous sommes partis de Fréjus, l’année dernière.
17h30 – Le soleil commence à se rapprocher de l’horizon. Au bout de deux jours de mer, je me surprends à estimer l’heure qu’il est sans regarder ma montre. Il est à peu près 17 heures au milieu de la Méditerranée. Nous nous sentons très loin de Paris et des préoccupations terrestres. Parle-t-on toujours autant de politique? Y a-t-il eu d’autres catastrophes écologiques dans le monde? Les controverses habituelles doivent toujours susciter l’excitation des journalistes parisiens. Avec l’arrivée des beaux jours, les gens sentent les vacances d’été arriver à grands pas… Je remercie le ciel d’avoir un tel bureau. Nous sommes très chanceux, c’est vrai.
Soudain, une forme étrange au raz de l’eau nous sort de nos rêveries. Il nous faudra deux bonnes heures de navigation autour de lui pour nous rendre compte qu’il s’agit en réalité d’une navire militaire qui doit contrôler un bateau de pêche juste à côté de lui. C’est un autre aspect de cette pêche si particulière. Le bassin méditerranéen est surveillé. Et pas uniquement par les pêcheurs. Des navires militaires maltais et même français patrouillent pour contrôler l’identité et les intentions des navires. Nous n’échappons pas d’ailleurs à la règle. Vers 23h00, nous recevons un appel à la radio : « The ship on position 34°52’4 » and 14°26’1 », this is the war ship a mile from you coming from the east. Can you hear me? » Au milieu de la nuit, le bâtiment qui vient de réapparaître, nous demande de nous identifier, alors que nous essayions de comprendre le manège de deux remorqueurs italiens. Nous expliquons prudemment nos intentions touristiques vers Malte, sans révéler le nom de notre voilier. Dans ce coin où les enjeux économiques sont énormes, tout le monde se méfie de tout le monde. Fort heureusement, il ne nous forcera pas à révéler notre nom. Nous repartons soulager car nous savons que tous les patrons des thoniers senneurs doivent avoir leur oreille collée à leur radio. Un voilier dans ces eaux, ce n’est pas normal.
L’équipe d’Océan 71



















Coucou à toute l’équipe et à votre nouveau compagnon de route le moineau. J’imagine votre sentiment d’impuissance pendant la rencontre avec la tortue à « l’écharpe » blanche et vos douloureuses questions quant à une éventuelle rencontre avec une embarcation d’immigrés clandestins….
Ici les « préoccupations terrestres » restent malheureusement les mêmes. Tous les soirs au 20h, nous continuons a être les témoins impuissants du dernier massacre écologique maritime. A coté de ça nous venons d’apprendre que Johnny Hallyday ne buvait pas que du lait fraise… Quelle info !
Bisous, bisous. Vous nous manquez ! Surtout le skipper…
Bonne fête à toutes les mamans qui nous liront et particulièrement aux mamans des membres de l’équipage. Ils sont beaux vos enfants mais ils sont aussi merveilleusement humanistes…. C’est du beau boulot !
Bonjour les amis – en re-regardant votre « moineau », ce N est PAS un moineau mais une sorte de Fauvette (Fauvette grisette ?) ou un petit sylvidé insectivore. Je ne suis pas assez cale en ornitho pour l identifier formellement mais ce n est pas un moineau.
Vous avez fait du tres bon boulot, si seulement il pouvait y a avoir plein de voiliers comme le votre qui renseignent sur le business thon rouge ….
bonne suite !
2 minutes avant le bouclage d’un quotidien, c’est le stress total : comme si les infos qu’on nous imposera le lendemain seront les dernières , les plus convaincantes et les plus objectives !!! elles finiront avec les pelures de patates, comme chaque jour !!! votre hippocampe nous éloigne un peu des réalités planétaires avec lesquelles nous sommes obligés de vivre. Votre « baroudage » est pour moi comme une bande dessinée « à suivre ». attendre l’eau à la bouche votre position, vos impressions et vos commentaires. Actuellement je vous trouve largement plus interressants que le « Nouvel Obs » ou n’importe quel quotidien qui nous distillent des infos formatées et expurgées !!! lol
il faut vivre avec notre monde et l’accepter… Ne pas anticiper pour ne pas déprimer, mais rester vigilants et militants pour profiter de notre terre qui reste encore très belle…
ici, pas de dauphins mais explosions de roses dans les jardins, hirondelles amoureuses et verdure quasi Irlandaise… Cela vous changera du BLEU !!! PRENEZ SOIN DE VOUS
BISES
Plein de bisous à vous tous!
Merci pour toutes ces belles anecdotes très bien illustrées!
Dindin
Quelles émotions ! Merci de nous les faire partager !
Votre reportage est très intéressant, captivant. Je sais que vous êtes prudents, mais vous nous donnez un peu la chair de poule surtout quand vous parlez des sous-marins….sans doute parce que je suis bretonne, et que les bretons se méfient des sous-marins ?
Bonjour à tous, et en particulier à Lorraine.