Deux vis et un talon d’Achille

Enfin ! Nous pouvons finalement transmettre de nos nouvelles de Calabre. Il y a un peu moins d’une semaine, nous quittions Riposto, Taormina et la côte sicilienne. La traversée vers la Calabre ne semblait pas au premier abord très difficile. Il fallait certes passer le sud du détroit de Messine, zone réputée -comme les bouches de Bonifacio- pour ses vents violents. Mais dans l’ensemble, une fois protégés par la côte calabraise, nous aurions dû être à l’abri des difficultés. Et pourtant, les ennuis n’allaient que commencer.

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Lorsque nous avons largué les amarres de notre place du port de Riposto lundi matin, nous nous attendions à bénéficier d’un vent latéral pour traverser le sud du détroit de Messine. Comme à son habitude, la Méditerranée nous réservait une petite surprise. Pendant une heure et demi, nous avons progressé très lentement au moteur. Face à nous, une houle d’un bon mètre cinquante nous barrait le chemin. A peine avions-nous le temps de lancer notre voilier qu’une vague cassante stoppait net notre progression. « Si cela doit continuer, autant faire demi-tour. Nous attendrons que la houle se calme pour repartir, » je me rappelle avoir dit à Sophie. « Continuons encore une demi-heure, le vent va forcément se lever… », m’avait-elle répondu. Effectivement, au terme d’une bonne heure à lutter en tapant comme des diables dans cette mer courte et cassante, nous avons pu enfin bénéficier du vent qui était annoncé. En quelques secondes, de presque rien le vent est monté à force 6 (environ 20-25 nœuds) nous permettant de caler le moteur et de hisser les voiles. S’en suivait alors une magnifique et jouissive traversée durant laquelle la vitesse du bateau n’est pas descendue en dessous de 7,5 nœuds, effleurant par moment la vitesse folle de 9 nœuds… Un délice.

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Et puis est arrivée la côte calabraise. Celle qui était sensée nous « protéger ». En réalité, une vague nous a posé sur un lac. De force 6, nous sommes passé à moins de force 1. Plus rien, plus un souffle de vent. Derrière nous, nous distinguions très précisément la limite entre les deux zones. Une fois de plus, la Méditerranée était fidèle à sa réputation. Je me suis mis à imaginer Ulysse et ses compagnons. Que pouvaient-ils bien faire dans une pareille situation ? J’ai alors esquissé un sourire en démarrant le moteur. Il nous restait environ 50 milles nautiques (soit un peu moins de 100 kilomètres) à parcourir.

Mais au moment de démarrer notre moteur de 40 cv, un bruit étrange nous a fait échanger un regard. Le moteur tournait, certes, mais pas comme à son habitude. Il résonnait étrangement. Deux raisons possibles pouvaient en être la cause : soit nous avions quelque chose pris dans l’hélice (une corde ou un morceau de filet), soit notre rodéo dans les vagues du début de matinée avait légèrement déplacé une cloison proche du moteur que ce dernier faisait vibrer. Ni une ni deux, nous avons sorti la caméra étanche pour vérifier que rien ne gênait notre hélice. Elle était parfaite. Même en enclenchant le moteur, celle-ci tournait parfaitement bien. Mais le bruit de résonance persistait. Je suis alors descendu à l’intérieur pour étudier de prêt notre moteur. Quelque chose ne tournait très clairement pas rond. Il fallait savoir à tout pris de quoi il était question.

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A l’intérieur, et en absence quasi totale de vent, il devait bien faire 30 ou 35 degrés. Les gouttes de sueur ruisselaient le long de mon visage, alors que j’essayais de jouer au jeu des différences entre le côté gauche et le côté droit du bloc moteur. Finalement, au bout d’une bonne demi-heure, j’ai finalement mis le doigt sur notre problème. Pour une raison qui m’échappe encore précisément aujourd’hui, bien que notre rodéo au moteur n’a dû qu’achever le sale travail, l’une des deux vis qui rattachaient le bloc moteur au fond du bateau était coupée par le milieu. En d’autres termes, le bloc moteur n’était plus absolument horizontal ; il penchait de deux centimètres sur la droite, calé contre le reste de vis, toujours attachée au fond de notre navire. En y regardant de plus près, la seconde vis (celle de gauche) ne tenait, elle, que par un cheveu. Ou plutôt une demi-vis. En ne faisant pas varier le régime du moteur, il ne devait pas bouger. Rien ne nous disait, à ce moment-là, à moins de la moitié de notre trajet, qu’il n’allait pas chuter du côté gauche, en risquant de se mettre à vibrer latéralement. Pour ne pas endommager encore davantage le reste du moteur ainsi que l’hélice, nous aurions été obligés de l’arrêter. Sans vent, j’ai alors repensé à Ulysse et ses compagnons. Que faire ? Attendre que le vent se lève ? Mais dans cette situation, il était possible de ne pas avoir le moindre souffle pendant des heures, peut-être des jours…

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Pour éloigner cette idée de moi, je me suis rabattu sur le livre de bord, pour tout noter, tout raconter, dans le détail, si jamais il nous arrivait quoique ce soit de plus sérieux. C’est une des particularités de la navigation en mer. Si accident il y a, le seul document qui compte devant les autorités, quelles qu’elles soient, est le livre de bord. Et surtout ce qui est écrit dedans… C’est dans ce genre de situation qu’il faut penser juste, prendre les bonnes décisions. Il est parfois difficile de faire marche arrière. Dans notre cas, cela semblait évident. Il n’y avait aucun port, entre Riposto et la marina de Roccella Ionica, située à un peu moins de 100 kilomètres devant nous. La côte calabraise est une longue plage de sable, sans aucun abris. Fort heureusement, la mer fut calme. Nous avons avancé doucement, prudemment, vérifiant le moteur toutes les 20 minutes pour prévenir le moindre changement. Nous l’avons écouté, veillé comme un enfant malade. Finalement, le changement ne vint pas de lui, mais de la météo. « Je crois que je distingue des moutons au loin », j’ai annoncé à Sophie la gorge un peu sèche. Je savais qu’il fallait à tout prix éviter la gite à notre voilier. La deuxième vis menaçait toujours de rompre. Et voilà, que le vent reprenait en puissance : 5, 10, 15, 20 nœuds en quelques minutes seulement, alors que nous commencions à distinguer au loin le port de Roccella Ionica… Nous avons pris un ris, puis deux dans la grande voile. Pas de voile d’avant pour éviter le plus possible la gîte. Et notre moteur toujours à 1500 tours minutes. Pas plus, pas moins. A chaque roulement, je me tenais prêt à le couper.

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Notre angoisse était redoublée par le fait que la côte très sablonneuse à cette endroit posait un réel problème au port de Roccella Ionicca. L’entrée s’ensable. Il n’est pas possible d’y rentrer si la houle est supérieure à 50 centimètres de haut, indiquait notre guide. L’arrêt d’après ? Le port de Crotone, à 70 milles nautiques de Roccella Ionica… Soit un peu moins de 140 kilomètres de plus à parcourir. Nous étions si loin et si proche à la fois de notre but. Mais nous n’imaginions pas un seul instant ne pas pouvoir rentrer dans ce port qui signifiait pour nous le calme, la sérénité retrouvée. Les gardes-côtes du port étaient prévenus. Il était possible que nous ayons à rentrer dans le port sans moteur. Mais comme un signe des dieux, au fur et à mesure que nous nous approchions, la mer s’apaisait. Sur la pointe des pieds, nous avons finalement préparé le bateau pour notre entrée dans le port. Nous avions fait et refait le schéma de notre manœuvre dans notre tête. Le moteur a été sage jusqu’au bout. Il n’a pas bougé. Comme nous, il a tenu.

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« Le port n’a pas d’électricité », nous a très vite expliqué notre voisin français alors que nous finissions d’amarrer notre voilier dans sa place. Sans électricité, ni moteur pour recharger nos batteries, nous allions très rapidement faire face à un autre problème… Mais ça, c’est une autre histoire. L’essentiel, ce lundi soir-là, était de pouvoir finalement écrire dans notre livre de bord : « 19h45 - Arrivée à Roccella Ionica. »

Julien Pfyffer / Océan 71

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One Response to “Deux vis et un talon d’Achille”

  1. Nelly Sluiter 20. juin, 2011 at 12:19 #

    Salut les Robinsons !
    PHILIPPE M’AVAIT PARLÉ DE VOS SOUCIS… J’IMAGINAIS DÉJÀ LE MOTEUR SE DÉTACHANT ET FAISANT PLOUF AU FOND DE L’EAU !!! J’ESPÈRE QUE LA RÉPARATION VA SE FAIRE DANS DE BONNES CONDITIONS ET QUE LES NOUVELLES VISSES SERONT EN TITANE MASSIF …
    DE TOUTES FAçONS À TRAINER EN MÉDITERRANÉE ON PREND TOUS LE RISQUE D’AVOIR À UN MOMENT OU À UN AUTRE « UN TALON D’ACHILLE » ….
    PRENEZ SOIN DE VOUS ET BON VENT
    NELLY SLUITER VAN ROMBACH

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